Chapitre premier
1
Les arrêts se succédaient, lentement, et le bus se
vidait. L'intense circulation de fin de journée ralentissait le
véhicule, rendant le voyage pénible, épuisant. Souvent
le chauffeur devait se frayer un chemin à travers le flot de voitures
en klaxonnant, forçant les automobilistes à s'arrêter.
Les incessantes accélérations du long bus à deux plateaux,
propulsé par un puissant et bruyant moteur faisaient vibrer la carrosserie.
Et les sièges inconfortables n'amélioraient pas le sort des
passagers.
Une fin de journée coutumière pour les habitués
de la ligne 71.
Sylvestre Saelens était assis à sa place favorite,
juste derrière le chauffeur. Son sac-à-dos plein à
craquer de cahiers et livres scolaires traînait à ses pieds.
A travers le miroir sans teint isolant le conducteur des passagers, il
observait les manoeuvres de celui-ci. Il essayait de comprendre les fonctions
des nombreuses commandes et des différents voyants. Cela l'occupait.
En fin de journée il était trop harrassé que pour
s'activer à une autre tâche. Et comme il empruntait deux fois
par jour les imposants bus "doubles" de la ligne 71, il commençait
à bien les connaître !
Ce mardi seize mars fut une rude journée pour Sylvestre.
Huit heures de cours, et de branches réputées difficiles.
Trois heures de maths, deux de français, une de néerlandais,
et deux de Chimie. En outre les profs de ces cours n'avaient pas une excellente
popularité. Ceux de français et de Chimie avaient profité
de ce mardi pour effectuer une interrogation surprise, au grand dam des
élèves qui n'avaient évidemment pas révisé
leurs cours. Sylvestre s'en était assez bien sorti heureusement.
Toutefois il eut moins de chance durant le dernier inter-cours de la matinée.
En attendant la venue du prof suivant, les élèves de la classe
s'étaient lancés dans une bataille de craies. Sylvestre y
avait pris part et s'était protégé derrière
la porte, hors de la classe. Par hasard le surveillant passa dans le corridor
et Sylvestre ramassa une punition à rendre le lendemain. Cela ne
lui arrivait pas souvent. Les intellos de classe sont en général
assez disciplinés. Lui s'arrangeait pour ne pas se faire prendre
et il possédait une très bonne réputation auprès
de ses camarades de classe. Autrement dit il n'hésitait jamais à
participer à un chahut général et parfois il en était
même l'instigateur. Une intello chahuteur, en quelque sorte...
Sylvestre se demandait s'il ne feignerait pas d'être malade
le lendemain matin car il n'avait vraiment pas envie de rédiger
cette punition. Ses profs avaient déjà donné beaucoup
de travail à l'ensemble de la classe, comme cela arrivait trop fréquemment.
Furibond, Sylvestre administra un violent coup de pied à
son sac-à-dos noir, déversant presque tout son contenu sous
le siège. Il maugréa quelque propos incompréhensible
au sujet de son surveillant et tenta de se concentrer sur les manoeuvres
habiles qu'effectuait le chauffeur. Mais son attention se dissipa rapidement
et son regard se voila. Il apercevait le pâle reflet de son visage
dans le miroir, ses cheveux châtains coiffés vers l'arrière,
le large front surmontant ses yeux bleus. Malgré la douceur de la
très printanière journée de ce 16 mars, à peine
rafraîchie par un léger vent d'est, le chauffage du véhicule
fonctionnait à plein régime et la chaleur ambiante devenait
insupportable. Sylvestre s'épongea le front du revers de la main
et ôta son manteau d'hiver.
Après un court arrêt face à un dépôt
de tramways, le bus franchit un vaste carrefour littéralement recouvert
de rails de tram, cahotant sur les nombreuses irrégularités
du sol. Une jeune adolescente venait de monter dans le véhicule
et introduisait sa carte dans le pointeur orange. Sylvestre huma l'odeur
sucrée de son parfum et la suivit discrètement du regard,
jusqu'à ce qu'elle prît place juste devant la plateau mobile
séparant les deux parties du véhicule. Elle était
très sexy, et le savait. Ses cheveux blonds retenus par un foulard
rouge ondulaient au rythme des secousses du bus. Mais le regard de Sylvestre
semblait davantage porté vers ses seins impressionnants masqués
par un épais pull blanc cassé en laine, l'attrayante silhouette
de ses hanches et de ses fesses que dévoilait son jean moulant.
Le bus - la « 8821 » - s'engagea dans une avenue
à forte pente. Le moteur souffrait, hésitait entre deux rapports
de vitesse. Sylvestre remarqua que le chauffeur passa en vitesse manuelle
et engagea la deuxième. Le véhicule sursauta et prit davantage
d'allure.
Deux sièges derrière Sylvestre, deux fillettes
et un garçon chahutaient leur grand-père. Nicholaï Sibreyestsky
paraissait dépassé par l'agitation de ses petits-enfants
et se contentait de froncer de temps à autre ses épais sourcils
noirs qui contrastaient violemment avec son crâne dégarni.
Sur ses genoux reposait un chapeau-melon qu'il tentait de préserver
des assauts des trois galopins turbulents. Il portait un complet sombre,
une chemise blanche, une cravate unie d'un ton foncé. Ses lunettes
aux verres épais à double foyer accentuaient les traits de
ses yeux. Tous les soirs il allait chercher ses petits-enfants à
l'école Saint-André ; son propre fils et sa belle-fille tenaient
un snack non loin d'une station de métro et ne pouvaient s'occuper
eux-mêmes de leur progéniture.
Michaël, le petit-fils de Nicholaï, s'installa sur
un autre siège. Il venait de recevoir une gifle de son grand-père.
Il enfouit son visage parsemé de taches de rousseur dans les mains
afin de dissimuler les larmes qui inondaient ses yeux bleus. Sa volumineuse
chevelure rousse recouvrait tout son front et avait grand besoin d'être
coupée. Sa soeur Lucia le rejoignit et lui murmura quelques mots
russes qui lui firent oublier son chagrin. Trente secondes après
il retourna auprès de son grand-père, mais il se tint un
peu plus calme. Par contre Lucia et sa jumelle poursuivaient leur tumulte
non sans agacer certains passagers.
Le bus atteignit le sommet de la côte et le chauffeur repassa
en vitesse automatique. Il longeait le campus du Solbosch de l'Université
libre de Bruxelles et plusieurs étudiants s'apprêtaient à
descendre. Sylvestre se demanda ce qu'ils pouvaient faire à l'université
passé cinq heures de l'après-midi. Le véhicule s'arrêta
et une dizaine de passagers en sortirent. Une seule personne grimpa dans
le véhicule et Sylvestre douta qu'elle suivît des cours à
l'université.
Gaël Pfeiffer venait de l'école européenne
située à proximité de l'université. Malgré
sa taille élevée, la silhouette effilée de son corps
et son visage d'enfant rappelaient qu'il n'avait que quatorze ans. Il s'assit
au fond du véhicule, le regard perdu, plaçant soigneusement
son sac-à-dos noir "Chevignon" à côté de lui.
Il sortit un peigne miniature de la poche intérieur de sa veste
de même marque que son sac, et redessina la ligne de sa chevelure
noire. Son père lui répétait souvent qu'il fallait
être impeccable en public, même après une rude journée
de travail lorsqu'on ne songe plus qu'à s'affaler dans un confortable
fauteuil face à son écran de télévision. Malheureusement
la télé, il ne pourrait la regarder qu'après le souper
; dès qu'il arrivait chez lui, il buvait un verre de limonade et
se hâtait de rejoindre ses deux petits frères qui effectuaient
déjà leurs devoirs scolaires avec l'aide de la gouvernante.
Son grand frère Gabriel avait acquis davantage d'autonomie et pouvait
travailler à l'heure qui lui plaisait. Gaël venait souvent
lui demander des explications car les connaissances de la gouvernante étaient
assez limitées, surtout en mathématiques. Le week-end il
préférait travailler avec son père, qui exerçait
sa profession d'ingénieur civil au sein d'une multinationale américaine.
Mais en semaine celui-ci ne rentrait au foyer qu'aux environs de sept heures
et demi, juste à temps pour le repas. Quant à sa mère,
professeur de littérature et d'histoire dans une école supérieure,
elle était en congé de maternité et attendait son
cinquième enfant - une fille cette fois-ci, d’après les échographies.
Elle profitait parfois de ses longs moments de repos pour suivre les devoirs
de ses enfants.
Le puissant avertisseur sonore du bus retentit. Une voiture stationnait
devant l'arrêt et le chauffeur ne semblait pas d'humeur à
patienter. Le propriétaire de la voiture déboucha d'une librairie
en courant, s'engouffra dans son véhicule et partit sur les chapeaux
de roues.
Presque tous les passagers descendirent à cet arrêt
face au cimetière d'Ixelles ; il ne restait plus que deux arrêts
avant le terminus de la ligne. Sylvestre soupira bruyamment en songeant
qu'il devrait encore emprunter le métro avant d'arriver chez lui.
Heureusement ce moyen de transport était nettement plus rapide que
le bus, et avec un peu de chance il mangerait son goûter dans un
quart-d'heure. A condition que sa soeur et son frère lui aient laissé
quelque chose... Cette pensée le fit sourire. Il les adorait, surtout
Michel, le cadet de la famille. Il venait d'avoir trois ans et pouvait
prendre des airs d'enfant martyr lorsqu'on le grondait ! Et bien entendu
Sylvestre succombait à son regard suppliant, à son pouce
tristement enfoncé dans la bouche.
Sylvestre retrouva sa bonne humeur. Avec ou sans goûter
il serait joyeusement accueilli chez lui. Il jeta un coup-d'oeil furtif
par-dessus son épaule et nota que quelqu'un s'était installé
juste derrière lui. Comme tous les autres passagers, c'était
la première fois qu'il l'apercevait dans le 71. Il trouva cela curieux
car souvent les têtes qu'il apercevait dans le bus lui paraissaient
familières. Certaines personnes s'asseyaient presque toujours à
la même place, comme lui d'ailleurs. Il attribua cela au fait qu'il
s'était attardé à la sortie de l'école. Il
avait discuté avec sa petite amie, Stéphanie, et quelques
unes de ses copines. Stéphanie avait deux ans de moins que lui et
n'était encore qu'en seconde. Ce fut au cours de la fête annuelle
de l'école, qui se déroulait généralement au
mois de novembre, qu'ils étaient tombés amoureux l'un de
l'autre. Au début leurs sentiments étaient assez vagues et
confus, mais au fil des semaines leur relation avait pris davantage d'ampleur.
Maintenant ils s'aimaient tendrement et passionnément, d'un amour
innoncent que seuls les adolescents sont capables d'éprouver.
Sylvestre avait pourtant déjà croisé dans
un 71 l'individu qui était affalé sur un siège, derrière
lui. Il ne le reconnaissait pas parce que d'habitude il était accompagné
de sa maman. Celle-ci veillait jalousement et férocement sur son
fils William, à un tel point que tous les jours elle le conduisait
et allait le chercher à l'école. Seulement ce soir elle avait
un rendez-vous d'une importance capitale avec son patron. Son entrevue
lui permettrait sans doute de prendre de l'avancement au sein de l'entreprise.
Elle ne serait plus une "simple ouvrière." Depuis deux jours elle
répétait sans cesse à son fiston le trajet qu'il devrait
effectuer seul, bien qu'il le connaisse déjà par coeur. Elle
semblait horrifiée à l'idée que son fils se retrouve
seul et sans défense, en proie aux déliquants, drogués
et autres obsédés sexuels ; William jugeait plutôt
l'expérience intéressante. Mais il écoutait attentivement
les propos de sa mère, approuvant régulièrement d'un
léger signe de tête. Il savait qu'elle adorait le voir aussi
alerte lorsqu'elle lui donnait des consignes. Et ne parle pas à
des inconnus ! S'ils t'offrent une friandise, refuse poliment ! Assiez-toi
le plus près possible du chauffeur ! Quand elle achevait ses instructions,
elle lui offrait une tablette de chocolat et le laissait jouer avec des
jeux vidéos, son occupation favorite.
William Leblanc était imposant pour son âge. Il
possédait la taille moyenne des enfants de onze ans mais ses ennuis
de santé et les gâteries que lui offrait sa mère depuis
son tout jeune âge l'avaient considérablement engraissé.
Ses cheveux bruns coupés à la brosse accentuait l'aspect
rebondi de son corps. Il avait le teint pâle, traînait les
pieds en marchant. Depuis sa première primaire il était dispensé
du cours d'éducation physique, sous prétexte que son asthme
lui interdisait tout effort physique. Chaque année sa mère
veillait à ce que son certificat médical soit renouvelé.
Il s'était parfois plaint de ce postulat, mais au fil des années
il avait fini par y croire lui-même. Heureusement aucun de ses camarades
de classe ne se moquaient de son handicap - William était gros et
anémique mais pouvait à l'occasion assener de violents coups-de-poing.
Autant face à sa mère il prenait des aspects de petit garçon
sage et innoncent, autant à l'école il prenait un malin plaisir
à chahuter les cours. Dès sa première année
d'école, il acquit une réputation de chahuteur qui ne le
quitterait plus jusqu'à la fin de ses études. De sorte que
ses collègues de classes voyait en William un très chouette
copain.
Le bus s'arrêta au dernier arrêt de la ligne avant
le terminus, face au caupus de la Plaine de l'Université libre de
Bruxelles. Aucun passager ne descendit. Une seule personne grimpa dans
le véhicule.
Andréa Vandensteens hésita avant de monter dans
le bus. Marcher à pied ne lui ferait perdre qu'une minute ou deux,
et elle n'était pas pressée. Mais elle avait horreur d'accomplir
le moindre effort physique. Adepte de la voiture et des transports en commun,
marcher relevait pour elle de l'effort surhumain. Toutefois en tant que
docteur en médecine, elle était bien placée pour savoir
que la marche à pied est excellente pour la santé. Elle tenait
depuis quelques mois un cabinet non loin du centre de la ville. Elle ne
s'était pas encore fait une clientèle nombreuse, de sorte
qu'elle jouissait de fréquents moments de loisirs. Elle venait de
passer son après-midi à faire du shopping, utilisant la carte
de crédit de son mari pour payer ses achats. Encombrée d'un
grand sac plein de vêtements neufs, elle avait ensuite effectué
quelques courses dans un supermarché. Après une demi-journée
entière de marche à pied, elle n'en pouvait donc plus.
Sa paresse lui sauverait la vie.
Elle prit place sur un siège à l'avant du véhicule,
plaçant précautionneusement ses sacs de marchandises à
ses pieds. C'était une belle femme, grande, faisant visiblement
attention à sa ligne. Ses yeux verts étincelaient. De fines
boucles d'oreilles dorées se cachaient derrière ses cheveux
châtains ondulés. Elle portait un petit sac-à-main
noir, en imitation cuir probablement fabriqué à Taïwan.
Ses vêtements étaient simples, sans excès. Une robe
bleu marine descendant jusque sous les genoux, une chemise blanche recouverte
d'un pull en laine de couleur crème
Neuf personnes plus le chauffeur se trouvaient dans un bus 71
roulant vers son terminus, une fin de journée du mois de mars 1993.
Le véhicule prenait de la vitesse dans la dernière ligne
droite menant au bout de son trajet. Sylvestre aperçut l'aiguille
du compteur franchir les quarante, cinquante, soixante et même soixante-dix
kilomètres à l'heure. Et comme aucune voiture ne se trouvait
sur son chemin, le conducteur maintenait toujours la pédale d'accélérateur
enfoncée. Manifestement c'était sa dernière course
et il semblait pressé d'achever sa journée.
La confusion la plus totale régna dans les moments qui
suivirent. Mais peu de gens auraient le loisir de s'en souvenir.
Un pâle soleil de fin de journée rayonnait dans
un ciel bleu sans nuages.
Subitement la luminosité de l'astre du jour amplifia.
Le ciel s'éclaircit, devint bleu clair, puis blanc. Les plus attentifs
notèrent qu'il y eut comme un second soleil. Une étoile infiniment
plus grosse et rayonnante que celle qu'ils étaient habitués
à voir. Des rafales de vent chaud soufflèrent de l'ouest.
L'atmosphère devint brûlante, irritante. La température
s'éleva de plusieurs dizaines de degrés en quelques fractions
de secondes. Les passagers du bus eurent l'impression de se retrouver dans
un four. La chaleur imprégna tout leur corps, pénétra
dans les voies respiratoires, jusque dans la moindre alvéole pulmonaire.
Leurs cheveux roussirent légèrement, leur peau rougit et
se dessécha. Les surfaces métalliques du véhicule
s'échauffèrent et des cloques de peinture se formèrent
à certains endroits de la carrosserie.
Le chauffeur du bus lâcha l'accélérateur.
A la vue du ciel s'illuminant il écrasa la pédale de frein.
Les roues avants se bloquèrent. Le véhicule piqua du nez.
Les passagers durent se cramponner à leurs sièges. L'aiguille
du compteur dégringola de soixante-dix à zéro kilomètres
à l'heure.
Le conducteur bloqua le frein à main et quitta son siège.
Il ouvrit les portes avants et quitta le véhicule. Probablement
pour mieux se rendre compte de la situation. Cette réaction lui
serait fatale.
Le sol trembla sourdement. Horrible sensation du sol qui se dérobe
sous ses pieds. Pour l'Homme la terre est signe de stabilité, de
résistance, d'immuabilité. Durant quelques instants tous
ces symboles s'écroulèrent aux yeux des millions de témoins
d’un court séisme. Le support sur lequel ils évoluaient depuis
leur naissance se mit à remuer tel un vulgaire radeau sur une mer
agitée.
La secousse fut brève mais violente. Des bâtiments
entiers s'écroulèrent instantanément, répandant
des nuages de poussières. Des rues se fissurèrent dans un
vacarme assourdissant. Des arbres se déracinèrent, soulevant
d'énormes lambeaux de rue ou de trottoir. De gigantesques accidents
en chaîne tuèrent sur le coup des dizaines d'automobilistes
surpris.
Le chauffeur s'éloigna quelque peu de son bus. Il ne vit
pas le bloc de pierre qui s'abattit sur son crâne.
...