La Mine d'Aurum


Valery CORBISIER-BALAND

 

 Les vacances d'été touchaient à leur fin. Derniers jours de grâce avant d'affronter une nouvelle année scolaire. Dernières grasses matinées avant le laborieux réveil du premier septembre. Dernières soirées à regarder le petit écran jusqu'à une heure tardive.
 L'été ne fut pas particulièrement chaud. Des journées entières la pluie était tombée, frappant vigoureusement les carreaux des fenêtres, ruisselant le long des gouttières, grossissant le lit des rivières. Interminables journées durant lesquelles chacun scrutait sans relâche le ciel dans l'espoir d'apercevoir un morceau bleu ou un rayon de soleil. Ecouter les bulletins météorologiques devenait également une occupation régulière. Le poste de radio ou de télévision branché en sourdine, tout le monde attendait patiemment l'annonce d'une amélioration aux prochaines informations. Et lorsque le générique du bulletin météo grésillait dans les hauts-parleurs, quelqu'un augmentait le son du poste tandis que les autres cessaient toute activité pour entendre les prévisions. En poussant de profonds soupirs bien souvent.
 Mais ces derniers jours les nuages avaient fini par se dissiper définitivement, laissant place à un ciel bleu immaculé dans lequel radiait un soleil brûlant. L'après-midi la température dépassait facilement les trente-deux degrés à l'ombre.
 Au bord d'un pré jouxtant la propriété familiale, nous avions construit une cabane dans un frêne à quelques mètres du sol. Chaque année au début des vacances nous étions obligés d'effectuer quelque réparation mais la bâtisse tenait bon. Elle mesurait approximativement deux mètres sur deux, et un adulte pouvait presque s'y tenir debout. Les parois étaient composées de planches récupérées sur un chantier, assemblées au moyen de longs clous en acier. Trois poutres épaisses soutenaient le plancher, que nos parents avaient tenu à fixer eux-mêmes par mesure de sécurité. Le toit était fabriqué en tôle ondulée. Une échelle de corde pendait jusqu'au sol depuis le centre de la cabane, où se trouvait une trappe.
 Nous étions quatre à fréquenter la construction. Il y avait mon cousin Florent et sa soeur Marie-Anne, Arnaud un copain habitant le village, et moi-même. Nous défendions jalousement notre repère contre nos frères et soeurs respectifs, sauf bien sûr lorsqu'un de nos parents se tenait à proximité de notre frêne. C'était notre camp, où nous nous retrouvions chaque jour, préparions nos activités, jouions aux cartes, grignotions des friandises. Parfois nous y discutions simplement. Entre amis.
 C'était précisément ce que nous faisions ce 31 août de l'année 1988. Il régnait dans la cabane une chaleur étouffante, mais au moins nous étions à l'ombre. Une bouteille d'eau tiède se dressait sur le plancher au milieu d'un tas de cartes. Nous avions abandonné une partie de poker (sans mises car nous étions tous fauchés) et aucun de nous n'avait trouvé le courage de ramasser le jeu. Un paquet de bonbons circulait régulièrement entre nos mains.
 De toutes les cartes juchées sur le sol, seules deux d'entre elles étaient retournées. Curieusement je me souviens très bien de ce détail. Leurs significations semblaient contradictoires. Je le fis remarquer à mes amis.
 - Un as de pique et un roi de trèfle, soupira Florent en jetant un papier de bonbon par-dessus son épaule.
 - Beaucoup de chance et un grand malheur, précisa Marie.
 Marie possédait de superbes cheveux châtains légèrement ondulés, refoulés négligemment vers l'arrière. De son regard émanait intelligence, ruse et sagesse.
 Nous considérâmes longuement les deux cartes. Finalement je ramassai le jeu, exaspéré par les deux cartes noires. Le battis énergiquement le jeu et en laissai tomber une par maladresse.
 - Julien fait des noeuds dans ses doigts ! s'exclama Arnaud.
 - Tu sais ce qu'ils te disent mes doigts ? répondis-je en dressant le majeur de ma main gauche.
 Je pris la carte tombée entre deux doigts, comme dégoûté.
 - Merde ! un roi de pique. Il va vraiment y avoir un grand malheur !
 - Roi de pique de mon cul, répliqua Arnaud. Il y avait une chance sur trente-deux pour que ce soit le roi de pique, et autant pour les autres cartes.
 - Oui mais un roi et un as de pique ! renchérit Marie.
 - Ce sont des conneries ces trucs. De toute façon on a eu un roi de trèfle juste avant. Passe-moi un bonbon.
 Je lui jetai le paquet, songeant aux deux plus mauvaises cartes d'un jeu. Nos pensées devaient se rejoindre car nous avions tous le regard perdu en direction du jeu de cartes.

 Chaque été mon père et son frère louaient une grande villa à Hautepierre, petit village du département de la Lozère, entouré de vastes forêts. Nous habitions Bruxelles, et eux Montpellier. C'était donc une occasion rêvée et unique durant l'année de se revoir. La vieille maison en pierres de pays, située en bordure du village sur les flancs d'une colline boisée, était spacieuse et confortable. Une seule route goudronnée pénétrait dans ce qui ressemblait davantage à un hameau, animé les seuls jours de l'été. Nous jouissions donc d'une tranquillité quasi-absolue.
 Quatre ans auparavant, l'année de construction de la cabane, Florent, Marie et moi fîmes la connaissance d'Arnaud. Très vite nous nous liâmes d'amitié. Ainsi chaque été, nous nous retrouvions tous plus de six semaines à Hautepierre.
 Six trop courtes semaines attendues durant de longs mois de séparation. La vie n'est qu'une succession de rares moments de joie, de bonheur et de plaisir, très vite effacés par de longues périodes d'amertume.

 - On ne remettrait pas ça à un autre jour ? lançai-je.
 - Et puis quoi encore ! s'écria Arnaud. Ne me dis pas que tu crois à ces conneries de cartes ! Ce ne sont pas un as et un roi de pique qui vont compromettre nos projets.
 Arnaud était le plus petit - et aussi le plus âgé - de notre bande, mais il était turbulent. Un rien le mettait en rage et lorsqu'il piquait une de ses crises, il valait mieux ne pas se trouver en travers de son chemin.
 - Je plaisantais, ducon.
 Je ne l'affirmai qu'en vue d'apaiser l'esprit de notre trépidant compagnon. Je croyais dur comme fer aux significations des cartes à jouer et je demeurais persuadé qu'un malheur allait nous arriver dans les prochains jours.
 - C'est l'heure, fit soudain Marie en nous exposant sa petite montre blanche à aiguilles dorées.
 Florent se leva de son tabouret et tâtonna le plafond. Une des plaques de tôle ondulée se souleva et glissa sur le côté. Il grimpa sur son siège, passa une main par l'orifice secret et ramena un lourd sac-à-dos bleu marine à l'intérieur de la cabane. Il prit grand soin de refermer l'ouverture, veillant à parfaitement aligner la plaque avec celles qui constituaient le toit.
 Nous avions bricolé cette ouverture secrète l'année dernière seulement. Arnaud avait acheté une revue « x » et nous ne savions pas où la cacher. Armés d'un marteau, de clous et d'une scie, nous avions décloué une des plaques du plafond, fixé une sorte de boîte au-dessus de l'orifice et camouflé le tout tant bien que mal. Nos parents s'interrogeant sur la raison de nos coups de marteau, nous leur déclarâmes qu'une des planches du sol menaçait de s'effriter et qu'il fallait la remplacer. Au cas où ils contrôleraient la rénovation, nous en avions changé une, effectuant assez grossièrement le travail pour que la réparation soit bien visible.
 - Vous êtes sûrs que vos vieux ne se doutent de rien ? demandai-je.
 - Tu te fais trop de mouron, soupira Arnaud.
 Florent vérifia le fonctionnement des quatre lampes-torches. Deux d'entre elles appartenaient à son père et les autres à celui d'Arnaud. Nous avions remplacé les piles des quatre lampes la veille.
 Dans le sac-à-dos se trouvaient également une bouteille d'eau, des tablettes de chocolat aux noisettes (nous n'avions pas pensé que le chocolat fondrait, même à l'ombre sous un frêne), et quelques bonbons.
 - En avant toutes ! s'écria Arnaud. Nous serons peut-être riches ce soir en rentrant !

 Le mois passé, alors que la fin des vacances nous semblait encore appartenir à un futur trop lointain que pour être envisagé, nous fûmes surpris par un violent orage durant une de nos balades à vélo. Nous trouvâmes un refuge dans une maison abandonnée, située dans un hameau voisin de Hautepierre. Nous pensions que l'averse serait passagère mais au bout de dix minutes d'attente, des éclairs zébraient toujours la sombre couverture de nuages qui déversaient d'énormes quantités d'eau sur la région. Arnaud eut l'idée de visiter la baraque en attendant que passe la pluie. Nous accueillîmes tous la proposition avec joie.
 Le rez-de-chaussée n'offrait guère d'intérêt, hormis quelques vieux meubles rongés par la vermine et la pourriture. L'unique vaste pièce de l'étage par contre ressemblait à un fouillis qui passionnerait n'importe quel antiquaire. Des dizaines de caisses remplies de paperasses, de vaisselle, de couverts, de vieux vêtements, s'empilaient le long des murs percés de quelques petites fenêtres. Une des piles de caisses s'était écroulée sous le poids du papier qu'elles renfermaient, déversant leur contenu sur le plancher aussi pourri que certains meubles du rez-de-chaussée. Au milieu de la pièce traînait un lit double, sans matelas, les ressorts du sommier hérissés. C'était sans doute ce meuble qui conférait le plus à la pièce son aspect abandonné. Mais ce qui intrigua les premiers visiteurs de la vieille maison depuis des lustres que nous étions, ce fut le coffre en bois qui trônait au fond de la salle. La pâle lueur que laissait passer une des fenêtres se reflétait sur son verni brillant dépourvu de poussières. Son bois précieux d'acajou n'était abîmé par aucune fissure, aucune entaille révélatrice de l'âge du coffre. Son aspect neuf lui procurait une apparence insolite dans le décor de bibelots vétustes de l'étage. Quiconque pénétrait dans la salle ne pouvait manquer l'étrange coffre imposant, même au premier regard.
 Nous approchâmes prudemment du coffre massif, évitant soigneusement les planches qui semblaient les plus pourries. Marie ramassa une feuille juchée sur le sol. C'était une lettre datée de l'année 1928. Les mots paraissaient aussi fragiles que le papier jauni sur lequel ils étaient calligraphiés d'une écriture tremblotante de personne âgée. Marie ne prit pas la peine de lire la missive. Elle la posa sur une caisse, si délicatement qu'elle craignait peut-être que le papier ne se décomposât entre ses doigts, et vint nous rejoindre face au coffre. Les autres bibelots nous paraissaient inintéressants à côté du splendide mais non moins inquiétant coffre en bois d'acajou. Il semblait posé exprès pour capter l'attention d'un éventuel visiteur trop curieux.
 Je le touchai d'un geste de défiance. Une onde glacée me parcourut le bras, depuis l'extrémité des doigts jusqu'à l'épaule. Saisi, je reculai d'un pas. Arnaud ouvrit la bouche, probablement pour m'envoyer l'une ou l'autre raillerie de son goût, mais il se renfrogna aussitôt. Avec la délicatesse d'un orfèvre il caressa le bois rosé du vieux meuble. Il nous dévisagea tour à tour, comme pour s'assurer de notre présence, avant de poser les doigts sur la clé du verrou. Nous brûlions tous d'impatience de savoir ce que renfermait le coffre. Le regard d'Arnaud se posa droit dans mes yeux. J'eus l'impression qu'il me suppliait d'ouvrir le meuble inquiétant à sa place. Mais je demeurai immobile à un pas du coffre. Pendant un temps qui nous parut durer une éternité, il manipula la clé sans parvenir à la tourner. Finalement un déclic métallique nous signala que le verrou était libéré.
 Avec peine Arnaud souleva le sommet arrondi du coffre.
 Nous nous attendions à y trouver une multitude d'objets aussi bizarres que ceux entassés dans la pièce. Au lieu de cela le coffre était vide. Vide et désolant. A part une vieille carte froissée, aux couleurs ternies par le temps. Je m'en emparai, la dépliai et l'étalai sur le sol. Nous demeurâmes tous les quatre bouche bée.
 C'était une carte topographique au un quarante millième de la région de Hautepierre - une bien curieuse et peu pratique échelle. A l'époque où la carte avait été imprimée, le village devait compter plus de cent cinquante habitants permanents. Elle datait de l'entre deux guerres, 1922 exactement. Il y avait moins de forêts mais on reconnaissait aisément le tracé des routes actuelles.
 A un empan du village principal était indiqué ce qui paralysa nos regards. Les mots étaient écrits d'une main hésitante - tremblotante -, en rouge vif. Une flèche tracée plus finement et précisément que la légende à laquelle elle se rapportait indiquait le pied d'une colline isolée.
 - "Mine d'Aurum", souffla Marie. Qu'est-ce que ça veut dire ?
 Visiblement, la personne qui avait placé la carte dans le coffre si intrigant de la pièce désirait que l'emplacement de la mine fût découvert. Cette idée nous apparut aussi triviale que l'est le théorème de Pythagore pour un mathématicien. Mais aucun de nous ne connaissait la signification du mot « aurum ».
 Je repliai précautionneusement la carte avant de la ranger dans mon sac à dos et proposai à mes amis de retourner à Hautepierre. La pluie venait de cesser de tomber, de sorte que plus rien ne nous retenait dans cette vieille demeure abandonnée. Après avoir jeté un bref coup-d'oeil aux bric-à-brac entassés dans la longue pièce, dans l'espoir de découvrir un indice supplémentaire concernant la mine, nous redescendîmes le fragile escalier du bâtiment. Nous ressortîmes précipitamment nos vélos et sans trop comprendre pourquoi, nous fûmes soulagés de nous retrouver hors de cette sinistre baraque.
 Dès notre retour à Hautepierre, nous nous précipitâmes chez Arnaud. Nous nous empressâmes d'avaler le généreux goûter que nous offrait sa mère, qui se demandait non sans une certaine inquiétude quel abri nous avions déniché durant l'orage. Nous prétendîmes nous être réfugié dans une grange à Rocoules, un village voisin à Hautepierre. Il valait mieux que nos parents ne sachent pas que nous avions flâné dans une maison abandonnée depuis des lustres. Notre goûter achevé, nous nous hâtâmes jusque dans la chambre d'Arnaud. Celui-ci consulta immédiatement son dictionnaire (il avoua que c'était la première fois qu'il voyait un usage utile en cette épaisse brique qui occupait une large place dans sa misérable bibliothèque.) Nous demeurâmes stupéfaits lorsqu'il nous déclama la définition du mot aurum.
 - Une mine d'or ! balbutia Florent. Qui aurait imaginé qu'il existe une mine d'or dans c'te putain de région.
 - Ou du moins existait, précisai-je. Qui sait si elle n'a pas été comblée depuis longtemps.
 - Il y a beaucoup de chances pour, ajouta Marie. La carte date de 1922.
 - Quelle merde ! fit Arnaud. Ce serait génial d'explorer une mine d'or.
 Nous observâmes un bon moment de silence, approuvant mentalement l'opinion d'Arnaud. Aucun de nous n'avait jamais entendu parler de cette mine d'or, ce qui laissait supposer qu'elle était fermée et bouchée depuis belle lurette. Et même si elle ne l'était pas, il paraissait fort probable qu'elle fût totalement épuisée. Sinon pourquoi aurait-on cessé de l'exploiter ? Je rompis finalement le triste silence qui s'était emparé de nous.
 - Même s'il n'y a qu'une chance sur un million pour que cette mine soit encore ouverte et qu'elle recèle encore un peu de métal, ça vaudrait le coup d'essayer ! non ?
 Ainsi, nous prîmes le parti ce jour-là d'explorer la mine d'or, ou au moins de vérifier si elle avait été bouchée. Nous ne voyions plus qu'un seul obstacle à l'accomplissement de notre projet : le temps. Pareille expédition durerait un après-midi entier. Il fallait donc trouver un prétexte valable pour que nos parents ne s'inquiètent pas de notre absence durant un laps de temps aussi long. Hormis une randonnée à vélo, nous ne voyions pas d'excuse crédible. Et pour que nos parents nous laissent partir une demi journée à vélo, il fallait que les conditions météorologiques soient bonnes.
 Nous dûmes donc attendre la fin du mois d'août pour mettre à exécution notre aventureux projet.

 Nous descendîmes tour à tour de la cabane, empruntant la longue échelle de corde. Certains barreaux se trouvaient presque à l'état de décomposition, de sorte que nous devions les éviter ou ne pas trop s'appuyer dessus. Arrivé sur l'herbe grasse du pré, je contemplai longuement notre cabane, comme si je devais ne plus jamais la revoir. J'ignore si mes amis ressentirent la même impression. L'idée de visiter la mine d'or m'excitait terriblement. Le soir j'avais du mal à m'endormir tant j'essayais de me représenter les profondes galeries recelant le métal précieux. Mais maintenant que nous nous trouvions sur le point de partir, en ce début d'après-midi torride, mon engouement s'était mué en désappointement. Je demeurai en retrait, observant mes compagnons enfourcher leurs vélos, des VTT quasi neufs aux coloris fluorescents. Seul un criquet rompait le silence oppressant de ce dernier après-midi d'août. Je m'interrogeai sur le but véritable de notre expédition. J'entrevis un court instant les dangers réels que présentait pareille entreprise. Ne valait-il pas mieux rester dans notre cabane avec un jeu de cartes entre les mains, une bouteille d'eau et quelques friandises ?
 - Tu comptes planter racines ? jeta Arnaud.
 J'émergeai de mes pensées. Ils m'attendaient avec impatience, le pied sur la pédale, prêts à dévaler la courte pente qui rejoignait la route principale du village. Je haussai les épaules et empoignai fermement le guidon de ma bécane.
 - Le dernier en bas de la pente est un con ! criai-je en m'élançant en tête sur l'étroit chemin récemment goudronné.
 J'avais déjà oublié les noires pensées qui s'étaient furtivement emparées de mon esprit.
 A toute allure nous nous engageâmes sur la route départementale sans prendre garde aux éventuels véhicules qui pouvaient y circuler. Nous roulions par deux de front, prenant la moitié de la largeur de la route. Arnaud et Marie pédalaient en tête, à une cinquantaine de mètre de moi et mon cousin Florent. Celui-ci portait le sac-à-dos sur ses épaules fort larges pour un garçon de son âge. Ses longs cheveux noirs flottaient dans le vent apparent provoqué par notre vitesse et la légère brise qui s'opposait à notre progression. Les quelques jours de beau temps avaient suffi pour rendre son teint bronzé. Seul Arnaud, qui vivait toute l'année au grand air de la campagne lozérienne, paraissait aussi brun que lui.
 Au bout de quelques centaines de mètres, essoufflés, nous ralentîmes l’allure. Florent et moi rattrapâmes nos deux compagnons trop pressés que pour songer à se ménager. Une bonne dizaine de kilomètres séparaient le village de Hautepierre et notre destination, dont plus de la moitié sur des chemins en terre aussi mal entretenus que peu fréquentés. Je les priai donc de conserver leur énergie pour la périlleuse entreprise qui occuperait notre après-midi. Marie m'approuva mais Arnaud me traita de paresseux et de fainéant. Je lui proposai alors de faire la course jusqu'à la prochaine borne kilométrique. Il me répondit en souriant qu'il faisait peut-être un peu chaud pour pratiquer ce genre d'exercice. Sachant bien que j'aurais remporté la course - de peu, je suis obligé de l'admettre -, il me gratifia d'un claque amicale dans le dos.
 Nous avions appris le trajet par coeur, mémorisé le moindre repère indiqué sur une carte topographique de la région. Nous n'eûmes par conséquent aucune difficulté à repérer le chemin en terre qui devait mener à notre but.
 Nous attendîmes quelques instants avant de poursuivre notre route, considérant les deux profondes ornières entre lesquelles croissaient de nombreuses herbes et graminées. Le chemin partait à l'assaut d'une haute colline autour de laquelle s'étendaient des forêts de conifères à perte de vue. Au sommet de la colline se dressait un hameau quasi abandonné du nom de Sayres, qui ne comptait plus pour habitants qu'un couple de jeunes agriculteurs. Les nombreuses ruines du village devaient héberger les ouvriers de la mine quand celle-ci était encore en activité. D'après la carte, un autre chemin redescendait la colline et s'enfonçait dans une profonde cuvette. Au pied de la colline suivante, sur un petit terrain déboisé probablement exploité par l'agriculteur de Sayres, se trouvait la mine.
 Nous reprîmes courageusement notre route. Il nous restait près de six kilomètres à parcourir avant d'atteindre notre objectif. Je passai en tête, imposant volontairement une faible allure vu les multiples obstacles qui se dressaient sur le chemin. Le vent ne pouvait plus nous rafraîchir, mais les pins sylvestres de la profonde forêt que nous traversions poussaient jusqu'au bord du chemin, ombrageant partiellement celui-ci. Néanmoins la route en terre montait en forte pente et des taches de transpiration ne tardèrent guère à se former au niveau de nos aisselles. Florent était le plus désavantagé de nous. Il portait le sac-à-dos, et celui-ci empêchait la sueur de son dos de s'évaporer. Son tee-shirt s'imbiba rapidement de transpiration à hauteur des reins.
 Au bout d'une vingtaine de minutes nous atteignîmes le village de Sayres. Un Colley aboya à notre arrivée mais il jugea préférable de demeurer allongé à l'abri de sa niche, étant donné l'écrasante chaleur de l'après-midi. Nous n'aperçûmes pas l'ombre d'une personne dans le hameau. Sans doute les paysans devaient-ils travailler sur leurs terres, à moins qu'ils ne se reposent au frais dans leur maison.
 Nous ne nous attardâmes guère dans le hameau. Les nombreuses ruines paraissaient sinistres, même en cette heure de la journée. Elles ressemblaient à toutes les maisons abandonnées depuis des décennies. La plupart des toits s'étaient écroulés sous le poids du temps. Des arbres croissaient entre les pierres et les tuiles de certaines d'entre elles. Les lézards étaient maîtres des lieux, ne tolérant que les nichées de quelques couples de Rouge-queue à front blanc et de Merles de Roches.
 La dernière partie du trajet fut plus aisée mais aussi plus périlleuse. Le chemin, toujours encombré de cailloux saillants et autres obstacles dangereux, descendait droit dans la cuvette sur une distance de deux kilomètres. Nous fûmes fortement tentés de nous laisser aller en roue libre au risque de crever un pneu ou pire, de perdre l'équilibre et de nous affaler sur le sol jonché de pierres tranchantes. Toujours en tête, je forçai mes amis à freiner constamment en roulant à faible allure pour ne pas fondre les patins de nos freins.
 Après ces innombrables difficultés de parcours, nous débouchâmes sur un pré fauché, étrange et vaste clairière au milieu des immenses forêts de conifères des plateaux de la Margeride. D'après l'inscription de la vieille carte de 1922, nous nous trouvions à l'emplacement de la mine d'or. Comme nous nous y attendions, nous ne découvrîmes aucune trace d'un éventuel puits. Après des décennies d'inactivité, l'entrée de la mine avait dû être envahie de broussailles, la soustrayant ainsi au regard des promeneurs indiscrets.

 En arrivant à ce pré, vers trois heures de l'après-midi, sous un soleil torride, nous n'osions plus songer que la mine fût probablement bouchée. Nous désirions tant la voir, y pénétrer. C'était devenu une obsession. Cela faisait des semaines que nous projetions notre aventure. Mais durant quelques secondes, j'eus une sorte de vision. Sur le petit écran que nous possédons tous dans notre esprit, je vis l'image d'un vieux tracteur de couleur orange, poussant à l'aide d'une pelleteuse un tas de pierres mélangées à de la terre vers l'extrémité est du pré. Il y avait autant d'arbres autour de la prairie qu'actuellement, bien qu'ils me parurent plus jeunes et moins hauts. Je ne me souviens pas avoir aperçu le conducteur du tracteur. Peut-être parce qu'il n'y en avait pas.
 Je suis absolument certain que cette vision n'était pas l'oeuvre de l'imagination peu fertile de mon esprit. Et pour cause !

 Nous descendîmes de vélo au milieu du pré. Mes amis ne savaient dans quelle direction porter leur regard ; moi je me déportai légèrement vers le côté est, apercevant presque le tracteur orange que j'avais vu dans mon esprit quelques secondes avant. Nous poussâmes lentement nos vélos dans cette direction.
 - Où vas-tu ? me demanda Marie.
 - On va commencer par effectuer le tour du pré, articulai-je.
 Mes amis me suivirent sans poser de questions. Pourtant je devais leur paraître étrange, comme si j'avais l'esprit ailleurs. Moi je n'entendais que vaguement le son de leurs pas et des roulements métalliques de nos bécanes. Je me sentais attiré par quelque force surnaturelle irrésistible. Je ne semblais pas loin de l'état de transe. Peut-être les propriétés magnétiques de l'or avaient-elles un effet sur mon organisme ?
 Nous atteignîmes l'extrémité de la prairie. Je me plantai comme un piquet, fouillant des yeux les broussailles qui croissaient sous les premiers arbres de la forêt. Marie et Arnaud vinrent à mes côtés, les yeux roulant dans tous les sens. Mon cousin, lui, s'éloigna un peu de nous.
 Nous ne prêtâmes guère d'attention à Florent. Nous pensions qu'il farfouillait comme nous dans les genêts et les bruyères.
 Il l'avait repérée.
 - Je crois que je l'ai, bredouilla-t-il.
 Nous laissâmes choir nos VTT et bondîmes jusqu'à lui.
 La végétation n'avait pas autant obstrué son entrée que nous le pensions. Un observateur attentif l'aurait trouvée sans difficulté. Elle était située sous les premiers arbres de la forêt, derrière un bouquet de genêts. D'énormes poutres empêchaient le plafond de s'écrouler. Elles paraissaient en piteux état mais tenaient toujours bon. Une paire de rails rouillés émergeaient jusqu'à une dizaine de mètres de l'orifice, où ils avaient été coupés pour ne pas gêner le passage des machines agricoles sur le pré. De vieilles briques rouges éparpillées entre les genêts à quelques mètres du trou laissaient supposer qu'il y avait eu un bâtiment à l'entrée de la mine, probablement le lieu de réception des wagons remplis de minerai.
 - Ca devait être une exploitation importante, avança Marie.
 Florent se libéra du sac-à-dos et le posa sur le sol.
 - On boit un p'tit coup avant de descendre ? proposa-t-il.
 - On en a tous besoin, acquiesçai-je.
 La bouteille d'eau circula de main en main. Elle n'était plus qu'à moitié pleine lorsque le dernier d'entre nous revissa le bouchon du récipient. Florent nous distribua à chacun un bonbon à la menthe. Ensuite il sortit les quatre lampes-torches du sac-à-dos. Depuis toujours il tenait la place du chef dans notre bande, bien que ce titre ne lui fût jamais attribué. Il avait la carrure et la sagesse d'un dirigeant, et inconsciemment nous nous soumettions à ses opinions. Mais en aucun cas il n'imposait ses idées. Bien sûr nous restions avant tout des amis, peu soucieux de ce genre de considérations.
 - Pas de dégonflé ? s'écria Arnaud.
 - Est-ce que l'un de nous s'est déjà dégonflé au début d'une randonnée ? rétorquai-je.
 - Il ne s'agit pas d'une banale randonnée !
 J'ignorai les propos de mon ami et plongeai dans l'orifice ténébreux. J'allumai ma lampe-torche, la braquai sur les parois afin de vérifier leur état.
 - Okay, vous pouvez venir.
 Mais ils se trouvaient déjà dans l'ombre de la galerie.
 Le couloir faisait approximativement deux mètres cinquante de large pour un mètre quatre-vingt de haut. Les rails s'alignaient sur le côté droit. Des racines d'arbres s'étalaient le long des parois, pendaient du plafond. Des nuées de moustiques profitaient de la fraîcheur des lieux. En quelques instants nous fûmes dévorés par ces sales bestioles, mais nous n'y attachâment guère d'attention. Nous étions fascinés par la galerie. Nous étions peut-être les premiers visiteurs de la mine depuis des lustres !
 Nous avançâmes quelque peu, serrés les uns contre les autres. Le sombre et sinistre couloir exerçait sur nous une terrifiante fascination, un irrésistible désir de connaître ses contours. Mais en même temps nous avions l'impression d'être terrorisés, sans savoir pourquoi. Sans doute était-ce la fraîcheur de la galerie qui nous donnait la chair de poule...
 Au bout d'une centaine de mètres nous cessâmes de marcher. La sortie ne nous apparaissait plus que comme un pâle point lumineux. Plus un seul moustique ne s'aventurait si profondément dans la galerie. Nous étions seuls, dans une mine d'or désaffectée. Ce fut à ce moment-là seulement que nous nous rendîmes compte que nous réalisions réellement notre aventureux projet. Nous n'étions plus en train de rêver ou d'espérer. Le couloir dans lequel nous nous trouvions existait vraiment. Il n'était pas le fruit de notre imagination.
 - Il y a encore de l'or, souffla Arnaud. Je le sens !
 Dans la pénombre de la galerie j'observai leurs regards brillants. J'avais envie de leur dire combien j'étais heureux de me trouver ici avec eux, et que tout le reste m'était égal. Et je crois qu'ils pensaient la même chose que moi. Mais je ne parvins pas à prononcer les mots adéquats.
 - Je... commençai-je. Je pense qu'il vaudrait mieux économiser les piles de nos lampes. Laissons en deux allumées seulement.
 Ils me regardèrent comme s'ils ne comprenaient pas ce que je venais de dire. Mais ils approuvèrent ma suggestion. Florent et Marie éteignirent leurs lampes-torches.
 - Reste en dernière position, me dicta Arnaud. Moi j'ouvrirai la marche. On inversera les rôles plus tard.
 Arnaud se remit en marche, et nous le suivîmes. Je ne me plaçai pas exactement en queue de la file, mais plutôt à côté de Marie. Songer au long et sombre couloir qui s'étalait derrière moi me faisait frissonner.
 Nous devions déjà nous trouver plus de quarante mètres sous terre lorsque nous débouchâmes à l'embranchement de trois galeries. Florent et Marie rallumèrent leurs lampes pour mieux observer le vaste carrefour hérissé d'épais madriers de soutien.
 La voie ferrée se divisait en plusieurs tronçons. Une paire de rails s'enfonçait dans chaque couloir, et une autre se prolongeait sur une distance de vingt mètres environs dans le couloir principal en tant que voie de garage. Sur cette dernière se dressaient deux antiques chariots, aux essieux si rouillés que j'eus du mal à les imaginer en train de rouler. Un heurtoir retenait les deux véhicules attelés l'un à l'autre, juste devant l'aiguillage qui reliait la voie de garage à la voie principale de la galerie.
 Nous nous approchâmes lentement des chariots.
 Ils étaient vides, évidemment. Ils n'en demeuraient pas moins intrigants. Nous les touchâmes, comme pour nous assurer que leur présence n'était pas imaginaire. Le bois des containers s’effritait mais il était épais.
 - On grimpe dedans ? proposa Arnaud.
 - Ce ne serait pas très prudent, fit Marie. Souviens-toi du film d'Indiana Jones qu'on a vu la semaine dernière.
 Je haussai les épaules. Je mourais également d'envie de monter dans un des véhicules.
 - Les roues sont tellement rouillées qu'elles ne pourraient plus tourner, répliquai-je.
 Je grimpai dans un chariot. Arnaud et Florent m'imitèrent en gloussant. Il subsistait encore une quatrième place mais Marie refusa de nous rejoindre.
 Nous ne sentions pas les mouvements des véhicules quand nous remuions. Alors que Florent bougeait pour trouver une position plus accommodante, le heurtoir de bois s'écroula dans un fracas assourdissant.
 Nous nous pétrifiâmes. Les sons se répercutèrent longuement contre les parois des galeries. Et par chance les véhicules demeurèrent immobiles.
 - Ils ne peuvent plus avancer tellement ils sont rouillés, dis-je d'une petite voix tremblotante.
 Néanmoins nous sautâmes tous les trois hors du chariot.
 - Je vous avais dit que c'était dangereux ! s'écria Marie. Je vous l'avais bien dit !
 Arnaud lui fit une grimace, en s'appuyant inconsciemment contre un chariot. Marie voulut lui répondre par un bras d'honneur mais elle n'en eut pas le temps. Les deux chariots solidarisés s'ébranlèrent dans un son horrible de grincements et de frottements métalliques. Ils écrasèrent les vestiges pourris du heurtoir. Ils franchirent l'aiguillage et disparurent dans l'obscurité de la galerie.
 Marie hurla de terreur. Mais ses cris étaient étouffés par le bruit d'enfer produit par les chariots. Au fil des secondes ils prirent de la vitesse jusqu'à ce que dans un vacarme étourdissant ils s'écrasent au fond de la galerie.
 Marie criait toujours. Néanmoins au plus profond de la mine, nous crûmes discerner une plainte aiguë et effrayante. Florent secoua sa soeur jusqu'à ce qu'elle se tût.
 - Qu'est-ce que c'était ? demanda-t-il.
 Dans ses yeux on pouvait lire l'effroi qu'il ressentait. Et quand Florent avait peur, c'est qu'il y avait vraiment quelque chose qui ne tournait pas rond.
 - J'en sais rien, bredouillais-je.
 Le calme le plus absolu s'était réinstallé dans la mine. Un silence peut-être plus effrayant encore que le cri que nous avions indistinctement perçu.
 - Ca ne peut être que les chariots, balbutia Arnaud.
 - Cela ne ressemblait à... à rien, reprit Florent.
 - Qu'est-ce que vous avez entendu ? jeta Marie.
 - On n'en sait rien justement, fis-je.
 Nous regardions tous constamment par-dessus nos épaules, comme si nous craignions voir surgir quelque abominable créature.
 - Et si on rentrait à Hautepierre ? proposa Florent.
 Si Marie ou moi avions émis pareille idée, Arnaud nous aurait aussitôt assaillis de qualificatifs injuriants et traités de peureux. Mais venant de Florent elle devenait indiscutable. Si Florent décidait qu'il valait mieux quitter la mine, c'est qu'il avait une bonne raison.
 - C'est plus prudent, approuva Marie.
 Sans se lâcher d'une semelle, nous rejoignîmes le carrefour. Je me sentais en proie à un pénible conflit intérieur. Il y avait quelques minutes encore j'étais tout excité de me trouver dans la mine d'or. Et maintenant je désirais la quitter au plus vite. Une part de moi-même voulait poursuivre l'expédition mais l'imperceptible cri inhumain résonnait sans cesse à mes oreilles.
 Arrivé au point de jonction des galeries, je fus pris d'étourdissements. J'eus l'impression de sombrer dans un trou sans fond. Je ne parvenais plus à me souvenir de quel couloir nous étions arrivés !
 - Quelqu'un sait par où est la sortie ? interrogea Arnaud.
 - C'est bizarre mais j'hésite entre deux voies, annonça Florent. Tu t'en souviens, toi ?
 Je secouai énergiquement la tête. Deux galeries semblaient remonter tandis que les autres s'enfonçaient dans les entrailles de la terre. Laquelle conduisait vers la surface, je ne pouvais le dire. Ni moi ni mes amis n'avions pris garde de noter l'un ou l'autre point de repère lors de notre premier passage par le carrefour. Nous espérâmes que Marie possédait un meilleur sens de l'orientation que nous, mais à la grimace qu'elle fit en nous voyant hésiter, nous comprîmes qu'elle n'était pas plus avancée que nous.
 - Restons calmes ! déclarai-je. Nous ne devons pas être bien loin de la sortie. Le plus simple est d'essayer les deux voies sur une certaine distance. Combien de temps nous a pris la descente ?
 - Aucune idée, soupira Florent. Pas plus d'un quart d'heure, probablement.
 - Ca me semble correct. Alors on commence par laquelle ?
 - Il me semble que c'est celle de droite, dit Arnaud.
 - Je suis de ton avis, ajouta Florent.
 - Je la sens bien moi aussi. Alors allons-y !
 Je passai un bras protecteur sur les épaules de ma cousine. Elle semblait apaisée maintenant, d'autant plus que théoriquement, notre plan devait nous conduire au plus vite en surface.
 - Mais qu'est-ce que c'était ce cri ? soupira Arnaud.
 Personne ne répondit, pour la bonne et simple raison qu'aucun de nous n'avait la moindre explication à formuler. Le hurlement nous avait paru si lointain, étouffé. Néanmoins il avait bouleversé le cours des événements. Nous désirions à présent sortir au plus vite de la mine, qu'elle recelât ou non encore de l'or.
 Nous marchions d'un bon pas, pratiquement côte à côte lorsque Florent s'écria :
 - Bon Dieu ce n'était pas la bonne direction !
 Nous nous arrêtâmes sec autour de lui, attendant davantage de précisions.
 - Si on n'était passé par ici une première fois, on l'aurait immanquablement aperçu.
 Je braquai distraitement ma lampe-torche vers son visage. Il plaça une main devant ses yeux éblouis.
 - De quoi parles-tu, vieux ?
 De la main qui tenait sa lampe-torche il indiqua la paroi que longeaient les rails.
 - L'or !
 Nous braquâmes tous les quatre nos lampes vers le mur.
 Sur une longueur de dix mètres environ, la surface était recouverte de pierres ocres, légèrement scintillantes quand nous les éclairions sous un certain angle. L'effet était saisissant. A un tel point que nous demeurâmes plantés face à la paroi, caressant délicatement les pierres de notre main libre. Un bloc de la taille d'une balle de tennis se détacha du mur et roula sur ma main. Fasciné, je l'observai sous toutes les coutures, le tournai et le retournai entre mes doigts. Je le frottai vigoureusement contre mon tee-shirt et il me parut plus brillant.
 - Ca valait le coup de se planter de galerie ! plaisanta Arnaud.
 - Ouais, ça valait le coup ! répéta Marie.
 Mes amis tinrent tour à tour le caillou fabuleux, aussi émerveillés que moi. Nous avions tous les quatre oublié le cri ténébreux et le troublant carrefour de galeries.
 Je repris le morceau de minerai d'or et le fourrai en poche.
 - On revient sur nos pas alors ? proposai-je. On pourra toujours revenir en chercher plus tard, avec des outils appropriés.
 - C'est ce qu'il y a de plus sage, jeta Marie.
 Arnaud ne semblait pas de cet avis mais il ne discuta point. Comme nous il avait hâte de revoir l'air libre et la verdure des collines.
 Nous fîmes quelques pas en direction du carrefour. Nous marchions toujours les uns à côtés des autres. Arnaud engagea la conversation pour couvrir les échos étranges de la mine. Cela nous rassurait.
 Et soudain une lueur d'abord pâle sembla nous entourer. Les parois et la voûte parurent s'illuminer. Des reflets ocres se mirent scintiller de tous côtés. Mais l'ombre des poutres soutenant le plafond et celles de nos corps nous indiquèrent que la luminescence venait de derrière nous.
 Progressivement la lumière s'amplifia. Nous nous retournâmes pour assister au spectacle, trop hébétés que pour en devenir fous de terreurs. A une trentaine de mètres de nous, juste après l'endroit où nous avions découvert un peu d'or, la galerie obliquait à quatre-vingt-dix degrés vers la droite. Je ne puis toujours pas expliquer pourquoi, mais au lieu de prendre nos jambes à notre cou, nous nous avançâmes lentement vers la source lumineuse.
 Avant de franchir le tournant, j'interpellai d'une voix presque inaudible mon ami Arnaud. Nos regards se croisèrent un bref instant, le temps qu'il me lance quelques mots :
 - J'ai froid !
 Je ne cherchai pas à comprendre le sens de sa phrase. Nous venions d'entrer dans une pièce à la fois minuscule et infinie. Nous crûmes nous retrouver aux portes de la folie. Un fouillis végétal se dressait de part et d'autre d'un étroit sentier de gravillons. Nous voyions les plantes jusqu'à quatre ou cinq mètres de nous, mais pas plus. Derrière c'était le noir, le vide. Un vide paraissant pourtant aussi broussailleux que l'endroit où nous nous trouvions.
 Une agréable mélodie composée de cris aigus et désespérés chatoyait nos tympans.
 - C'est le même cri qu'on a entendu tout à l'heure, soufflai-je. Mais infiniment plus beau.
 Florent effectua un pas vers l'avant. Nous le suivîmes, presque machinalement. La pièce parut alors s'allonger d'un mètre, révélant d'autre végétaux luxuriants au travers desquels se faufilait le sentier. Nous avançâmes un peu plus. A chacun de nos pas la pièce s'agrandissait. A chacun de nos pas nous découvrions la suite de l'opulence végétale et du petit sentier. Et au-dessus de nos têtes se dessinait un ciel bleu azur profond, rayé de quelques rares nuages effilés annonciateurs de beau temps.
 Nous marchâmes durant cinq minutes environs. La salle nous paraissait à présent réellement immense. Nos ombres avançaient toujours droit devant nous, et pourtant le chemin effectuait de nombreux virages entre les arbres. L'atmosphère était humide, et je compris seulement le sens de la phrase qu'Arnaud avait prononcée avant de pénétrer dans la salle. Nous n'avions pas chaud. Je me souviendrais bien des mois plus tard qu'il n'y avait pas de soleil dans le ciel.
 Tout à coup l'éblouissante lumière se rapprocha de nous, en venant de derrière. Nous levâmes les yeux vers le ciel et découvrîmes la chose la plus étrange - mais ô combien la plus belle - de la mine ! Aucun qualificatif n'est à même de décrire sa splendeur éblouissante.
 L'objet ne possédait pas de forme propre. Continuellement sa silhouette se muait, variant du disque parfait à l'ellipse allongée. Le rythme de ces changements semblait régulier, comme s'il s'agissait des battements d'un coeur. La lueur émanant de l'objet variait elle aussi sans cesse. Toutes les couleurs visibles à l'oeil humain apparaissaient, ainsi que bien d'autres probablement. Mais toujours la couleur demeurait uniforme. Quand l'objet était jaune, pas une seule tache d'orange ou de bleu ne contrariait la pureté de sa coloration.
 L'objet disparut lentement dans le ciel. La mélodie s'évanouit avec lui. Nous restâmes immobiles à l'observer jusqu'à ce qu'il ne devînt plus qu'un point lumineux quasi invisible.  Et même longtemps après nos yeux demeurèrent braqués vers le ciel.
 Lorsque nous fûmes remis de notre émerveillement l'astre du jour disparaissait derrière les collines boisées de la Margeride. Un pinson des arbres claironnait dans un pin sylvestre à quelques mètres de nous. Nos VTT étaient couchés sur l'herbe verte de la prairie, face à l'entrée de la mine.
 Mes amis se trouvaient à mes côtés, aussi pantois que moi. Marie nous prit dans ses bras tous à la fois. Elle se mit à pleurer. J'avais également envie de chialer, sans en connaître la raison. Je sus heureusement me retenir, mais je crois qui si j'avais laissé couler mes larmes, nous nous serions tous mis à pleurnicher comme des poules mouillées. Mais ce n'était pas la peur qui nous procurait ce sentiment.
 Ce fut Florent qui, le premier, eut une pensée rationnelle :
 - Il est huit heures. Nos parents ont sûrement déjà appelé la gendarmerie.
 - On va se faire engueuler ! m'exclamai-je.
 Mais c'était bien le cadet de nos soucis. Une foule de questions se bousculaient dans nos têtes. Arnaud nous soumit rapidement les siennes durant le début du trajet, et lorsqu'il eut achevé de parler nous posâmes les nôtres. Mais aucun de nous ne trouvait de réponses. Tout au plus nous émettions des suppositions.
 Seul le morceau de minerai d'or, resté enfoui au fond de ma poche, prouvait que nous n'avions pas imaginé notre exploration de la mine.
 Le trajet du retour nous prit près d'une heure et demie. Toutes les montées nous les faisions à pieds, trop excédés et absorbés par nos questions que pour appuyer sur les pédales. Quand nous arrivâmes à Hautepierre les constellations brillaient déjà dans le ciel nocturne. Nous fûmes réprimandés par nos parents mais par chance ils n'avaient pas encore alerté la gendarmerie. Ils pensaient que nous avions eu une crevaison ou un autre ennui technique en cours de route. C'est ce que nous prétendîmes. Par mesure de sécurité je crevai le pneu arrière de ma bécane le lendemain matin.

 Nous avions beaucoup discuté de notre périple dans notre cabane, sans apporter de réponses à nos interrogations. Faute de temps et d'avoir pu retourner une seconde fois dans la mine. Deux jours après notre expédition je fis mes adieux à Arnaud et à mes cousins. Les vacances touchaient à leur fin.

 Le soir de la Saint-Sylvestre nous fêtâmes le Nouvel An chez mes cousins, à Montpellier. Une première, car auparavant mes parents trouvaient que plus de deux mille bornes aller-retour en trois jours - l'employeur de mon père ne lui donnait pas plus en cette période de l'année -, c'était trop pour moi et ma soeur. Une dernière aussi, hélas. Mon père et mon oncle, éméchés, se disputèrent au cours de la soirée. Ils ne voulurent plus se revoir.
 Triste sort. L'été suivant nous ne retournâmes point à Hautepierre. Nous changeâmes complètement de lieu de vacances, pour nous diriger vers la Bretagne.
 Triste sort. Jusqu'à aujourd'hui, quinze ans après notre expédition dans la Mine d'Aurum, je n'ai plus jamais revu ni mes cousins Florent et Marie, ni Arnaud.
 La vie n'est qu'une succession de rares moments de joie, de bonheur et de plaisir, très vite effacés par de longues périodes d'amertume.

 Cet après-midi je suis retourné à Hautepierre. En quinze ans le village a peu changé. Deux nouvelles maisons se sont construites, des résidences d'été. Hautepierre paraît toujours aussi mort en dehors de la saison estivale. Une trentaine d'habitants y vivent encore, mais j'ai bon espoir. Parmi eux deux jeunes couples récemment installés feront peut-être remonter la moyenne.
 Notre cabane n'existe plus. Le frêne dans lequel nous l'avions bâtie est mort, mais il n'a pas encore été coupé. Ca m'a fait un choc énorme. Pourtant le plus invraisemblable fut le morceau de minerai d'or que j'ai retrouvé au pied de l'arbre. Juste avant de nous quitter nous cachâmes notre trésor dans le coffre secret de la cabane, Arnaud ayant la lourde tâche de le surveiller. J'ai été aussi fasciné de le revoir que la première où je l'avais touché. C'est le seul lien qui me reste entre l'été 1988 et aujourd'hui.
 La famille d'Arnaud a déménagé deux ans après notre dernier été passé ensemble. D'après un voisin ils se sont installés dans le sud de la côte atlantique française. Mes espoirs de revoir mon ami se sont écroulés tels une pyramide de cartes bâtie sur une table bancale. Un édifice fragile constitué d'as et de rois de pique.
 Je me suis rendu à l'emplacement de la mine. J'y ai trouvé l'agriculteur de Sayres et ses deux enfants travaillant sur le terrain. Ils parurent surpris de voir un étranger s'y promener, surtout en plein mois d'avril. Néanmoins ils ont aimablement répondu à mes questions qui devaient leur sembler bizarres.
 L'entrée de la mine était bouchée. La végétation avait entièrement recouvert l'ancien orifice et seule une inspection minutieuse m'a permis de l'identifier. J'ai demandé aux paysans depuis quand la mine était bouchée. Le père m'a répondu qu'il n'avait jamais vu autre chose qu'un tas de gravillons recouvert de genêts à l'entrée de la mine. Il me précisa que son grand-père y avait travaillé, que l'exploitation avait fait faillite en 1925 et que trois ans plus tard l'entrée avait été comblée. Son propre père avait participé aux travaux, car il était le seul à posséder un tracteur à des kilomètres à la ronde.
 - Pouvez-vous me décrire son tracteur ? ai-je demandé au paysan.
 Il m'a répondu qu'il ne se souvenait plus très bien du véhicule, mais il me certifia qu'il était de couleur orange.
 Aurais-je donc eu un flash rétrospectif juste avant de pénétrer dans la mine ? Ce serait bien la chose la moins étrange de notre aventure.
 Qu'avions-nous donc fait et vu en ce dernier jour du mois d'août 1988 ?

 On analyse beaucoup en quinze ans. On pense, on repense et on réfléchit aux événements qui ont marqué notre vie. Jour après jour, nuit après nuit presque, j'ai songé à notre expédition dans la Mine d'Aurum. Mes longues nuits d'insomnie, durant lesquelles ma femme dort dans la chambre d'amis tant je me tourne et me retourne dans mon lit, je me revois gosse de treize ans.
 Tout jeune adolescent encore innocent, entouré de trois amis, un été particulièrement maussade. Dans mon esprit je vois en images chacun de nos gestes, j'entends chacune de nos paroles, j'éprouve chacun de nos sentiments. Une force que l'on pourrait qualifier de surnaturelle maintenait notre amitié intacte malgré les centaines de kilomètres et les longs mois qui nous séparaient. Cette même force nous conduisit dans une maison abandonnée, où nous découvrîmes une vieille carte topographique. Toujours cette force nous mena au coeur de la Mine d'Aurum. Une force contrôlée par une présence prisonnière de la mine, ayant besoin de nous pour la libérer. Nous lui frayâmes un chemin qui lui permit de recouvrer sa liberté.
 Et après la présence nous abandonna.
 Voici ma version des faits. Je ne possède pas beaucoup d'imagination. C'est tout ce que j'ai pu trouver.
 Mais pour moi ce sera toujours celle-là.
 
 


FIN

Août 1993
 
 

 
(c) Valery Corbisier-Baland
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