Les vacances d'été touchaient à leur fin.
Derniers jours de grâce avant d'affronter une nouvelle année
scolaire. Dernières grasses matinées avant le laborieux réveil
du premier septembre. Dernières soirées à regarder
le petit écran jusqu'à une heure tardive.
L'été ne fut pas particulièrement chaud.
Des journées entières la pluie était tombée,
frappant vigoureusement les carreaux des fenêtres, ruisselant le
long des gouttières, grossissant le lit des rivières. Interminables
journées durant lesquelles chacun scrutait sans relâche le
ciel dans l'espoir d'apercevoir un morceau bleu ou un rayon de soleil.
Ecouter les bulletins météorologiques devenait également
une occupation régulière. Le poste de radio ou de télévision
branché en sourdine, tout le monde attendait patiemment l'annonce
d'une amélioration aux prochaines informations. Et lorsque le générique
du bulletin météo grésillait dans les hauts-parleurs,
quelqu'un augmentait le son du poste tandis que les autres cessaient toute
activité pour entendre les prévisions. En poussant de profonds
soupirs bien souvent.
Mais ces derniers jours les nuages avaient fini par se dissiper
définitivement, laissant place à un ciel bleu immaculé
dans lequel radiait un soleil brûlant. L'après-midi la température
dépassait facilement les trente-deux degrés à l'ombre.
Au bord d'un pré jouxtant la propriété
familiale, nous avions construit une cabane dans un frêne à
quelques mètres du sol. Chaque année au début des
vacances nous étions obligés d'effectuer quelque réparation
mais la bâtisse tenait bon. Elle mesurait approximativement deux
mètres sur deux, et un adulte pouvait presque s'y tenir debout.
Les parois étaient composées de planches récupérées
sur un chantier, assemblées au moyen de longs clous en acier. Trois
poutres épaisses soutenaient le plancher, que nos parents avaient
tenu à fixer eux-mêmes par mesure de sécurité.
Le toit était fabriqué en tôle ondulée. Une
échelle de corde pendait jusqu'au sol depuis le centre de la cabane,
où se trouvait une trappe.
Nous étions quatre à fréquenter la construction.
Il y avait mon cousin Florent et sa soeur Marie-Anne, Arnaud un copain
habitant le village, et moi-même. Nous défendions jalousement
notre repère contre nos frères et soeurs respectifs, sauf
bien sûr lorsqu'un de nos parents se tenait à proximité
de notre frêne. C'était notre camp, où nous nous retrouvions
chaque jour, préparions nos activités, jouions aux cartes,
grignotions des friandises. Parfois nous y discutions simplement. Entre
amis.
C'était précisément ce que nous faisions
ce 31 août de l'année 1988. Il régnait dans la cabane
une chaleur étouffante, mais au moins nous étions à
l'ombre. Une bouteille d'eau tiède se dressait sur le plancher au
milieu d'un tas de cartes. Nous avions abandonné une partie de poker
(sans mises car nous étions tous fauchés) et aucun de nous
n'avait trouvé le courage de ramasser le jeu. Un paquet de bonbons
circulait régulièrement entre nos mains.
De toutes les cartes juchées sur le sol, seules deux
d'entre elles étaient retournées. Curieusement je me souviens
très bien de ce détail. Leurs significations semblaient contradictoires.
Je le fis remarquer à mes amis.
- Un as de pique et un roi de trèfle, soupira Florent
en jetant un papier de bonbon par-dessus son épaule.
- Beaucoup de chance et un grand malheur, précisa Marie.
Marie possédait de superbes cheveux châtains
légèrement ondulés, refoulés négligemment
vers l'arrière. De son regard émanait intelligence, ruse
et sagesse.
Nous considérâmes longuement les deux cartes.
Finalement je ramassai le jeu, exaspéré par les deux cartes
noires. Le battis énergiquement le jeu et en laissai tomber une
par maladresse.
- Julien fait des noeuds dans ses doigts ! s'exclama Arnaud.
- Tu sais ce qu'ils te disent mes doigts ? répondis-je
en dressant le majeur de ma main gauche.
Je pris la carte tombée entre deux doigts, comme dégoûté.
- Merde ! un roi de pique. Il va vraiment y avoir un grand
malheur !
- Roi de pique de mon cul, répliqua Arnaud. Il y avait
une chance sur trente-deux pour que ce soit le roi de pique, et autant
pour les autres cartes.
- Oui mais un roi et un as de pique ! renchérit Marie.
- Ce sont des conneries ces trucs. De toute façon on
a eu un roi de trèfle juste avant. Passe-moi un bonbon.
Je lui jetai le paquet, songeant aux deux plus mauvaises cartes
d'un jeu. Nos pensées devaient se rejoindre car nous avions tous
le regard perdu en direction du jeu de cartes.
Chaque été mon père et son frère
louaient une grande villa à Hautepierre, petit village du département
de la Lozère, entouré de vastes forêts. Nous habitions
Bruxelles, et eux Montpellier. C'était donc une occasion rêvée
et unique durant l'année de se revoir. La vieille maison en pierres
de pays, située en bordure du village sur les flancs d'une colline
boisée, était spacieuse et confortable. Une seule route goudronnée
pénétrait dans ce qui ressemblait davantage à un hameau,
animé les seuls jours de l'été. Nous jouissions donc
d'une tranquillité quasi-absolue.
Quatre ans auparavant, l'année de construction de la
cabane, Florent, Marie et moi fîmes la connaissance d'Arnaud. Très
vite nous nous liâmes d'amitié. Ainsi chaque été,
nous nous retrouvions tous plus de six semaines à Hautepierre.
Six trop courtes semaines attendues durant de longs mois de
séparation. La vie n'est qu'une succession de rares moments de joie,
de bonheur et de plaisir, très vite effacés par de longues
périodes d'amertume.
- On ne remettrait pas ça à un autre jour ? lançai-je.
- Et puis quoi encore ! s'écria Arnaud. Ne me dis pas
que tu crois à ces conneries de cartes ! Ce ne sont pas un as et
un roi de pique qui vont compromettre nos projets.
Arnaud était le plus petit - et aussi le plus âgé
- de notre bande, mais il était turbulent. Un rien le mettait en
rage et lorsqu'il piquait une de ses crises, il valait mieux ne pas se
trouver en travers de son chemin.
- Je plaisantais, ducon.
Je ne l'affirmai qu'en vue d'apaiser l'esprit de notre trépidant
compagnon. Je croyais dur comme fer aux significations des cartes à
jouer et je demeurais persuadé qu'un malheur allait nous arriver
dans les prochains jours.
- C'est l'heure, fit soudain Marie en nous exposant sa petite
montre blanche à aiguilles dorées.
Florent se leva de son tabouret et tâtonna le plafond.
Une des plaques de tôle ondulée se souleva et glissa sur le
côté. Il grimpa sur son siège, passa une main par l'orifice
secret et ramena un lourd sac-à-dos bleu marine à l'intérieur
de la cabane. Il prit grand soin de refermer l'ouverture, veillant à
parfaitement aligner la plaque avec celles qui constituaient le toit.
Nous avions bricolé cette ouverture secrète
l'année dernière seulement. Arnaud avait acheté une
revue « x » et nous ne savions pas où la cacher. Armés
d'un marteau, de clous et d'une scie, nous avions décloué
une des plaques du plafond, fixé une sorte de boîte au-dessus
de l'orifice et camouflé le tout tant bien que mal. Nos parents
s'interrogeant sur la raison de nos coups de marteau, nous leur déclarâmes
qu'une des planches du sol menaçait de s'effriter et qu'il fallait
la remplacer. Au cas où ils contrôleraient la rénovation,
nous en avions changé une, effectuant assez grossièrement
le travail pour que la réparation soit bien visible.
- Vous êtes sûrs que vos vieux ne se doutent de
rien ? demandai-je.
- Tu te fais trop de mouron, soupira Arnaud.
Florent vérifia le fonctionnement des quatre lampes-torches.
Deux d'entre elles appartenaient à son père et les autres
à celui d'Arnaud. Nous avions remplacé les piles des quatre
lampes la veille.
Dans le sac-à-dos se trouvaient également une
bouteille d'eau, des tablettes de chocolat aux noisettes (nous n'avions
pas pensé que le chocolat fondrait, même à l'ombre
sous un frêne), et quelques bonbons.
- En avant toutes ! s'écria Arnaud. Nous serons peut-être
riches ce soir en rentrant !
Le mois passé, alors que la fin des vacances nous semblait
encore appartenir à un futur trop lointain que pour être envisagé,
nous fûmes surpris par un violent orage durant une de nos balades
à vélo. Nous trouvâmes un refuge dans une maison abandonnée,
située dans un hameau voisin de Hautepierre. Nous pensions que l'averse
serait passagère mais au bout de dix minutes d'attente, des éclairs
zébraient toujours la sombre couverture de nuages qui déversaient
d'énormes quantités d'eau sur la région. Arnaud eut
l'idée de visiter la baraque en attendant que passe la pluie. Nous
accueillîmes tous la proposition avec joie.
Le rez-de-chaussée n'offrait guère d'intérêt,
hormis quelques vieux meubles rongés par la vermine et la pourriture.
L'unique vaste pièce de l'étage par contre ressemblait à
un fouillis qui passionnerait n'importe quel antiquaire. Des dizaines de
caisses remplies de paperasses, de vaisselle, de couverts, de vieux vêtements,
s'empilaient le long des murs percés de quelques petites fenêtres.
Une des piles de caisses s'était écroulée sous le
poids du papier qu'elles renfermaient, déversant leur contenu sur
le plancher aussi pourri que certains meubles du rez-de-chaussée.
Au milieu de la pièce traînait un lit double, sans matelas,
les ressorts du sommier hérissés. C'était sans doute
ce meuble qui conférait le plus à la pièce son aspect
abandonné. Mais ce qui intrigua les premiers visiteurs de la vieille
maison depuis des lustres que nous étions, ce fut le coffre en bois
qui trônait au fond de la salle. La pâle lueur que laissait
passer une des fenêtres se reflétait sur son verni brillant
dépourvu de poussières. Son bois précieux d'acajou
n'était abîmé par aucune fissure, aucune entaille révélatrice
de l'âge du coffre. Son aspect neuf lui procurait une apparence insolite
dans le décor de bibelots vétustes de l'étage. Quiconque
pénétrait dans la salle ne pouvait manquer l'étrange
coffre imposant, même au premier regard.
Nous approchâmes prudemment du coffre massif, évitant
soigneusement les planches qui semblaient les plus pourries. Marie ramassa
une feuille juchée sur le sol. C'était une lettre datée
de l'année 1928. Les mots paraissaient aussi fragiles que le papier
jauni sur lequel ils étaient calligraphiés d'une écriture
tremblotante de personne âgée. Marie ne prit pas la peine
de lire la missive. Elle la posa sur une caisse, si délicatement
qu'elle craignait peut-être que le papier ne se décomposât
entre ses doigts, et vint nous rejoindre face au coffre. Les autres bibelots
nous paraissaient inintéressants à côté du splendide
mais non moins inquiétant coffre en bois d'acajou. Il semblait posé
exprès pour capter l'attention d'un éventuel visiteur trop
curieux.
Je le touchai d'un geste de défiance. Une onde glacée
me parcourut le bras, depuis l'extrémité des doigts jusqu'à
l'épaule. Saisi, je reculai d'un pas. Arnaud ouvrit la bouche, probablement
pour m'envoyer l'une ou l'autre raillerie de son goût, mais il se
renfrogna aussitôt. Avec la délicatesse d'un orfèvre
il caressa le bois rosé du vieux meuble. Il nous dévisagea
tour à tour, comme pour s'assurer de notre présence, avant
de poser les doigts sur la clé du verrou. Nous brûlions tous
d'impatience de savoir ce que renfermait le coffre. Le regard d'Arnaud
se posa droit dans mes yeux. J'eus l'impression qu'il me suppliait d'ouvrir
le meuble inquiétant à sa place. Mais je demeurai immobile
à un pas du coffre. Pendant un temps qui nous parut durer une éternité,
il manipula la clé sans parvenir à la tourner. Finalement
un déclic métallique nous signala que le verrou était
libéré.
Avec peine Arnaud souleva le sommet arrondi du coffre.
Nous nous attendions à y trouver une multitude d'objets
aussi bizarres que ceux entassés dans la pièce. Au lieu de
cela le coffre était vide. Vide et désolant. A part une vieille
carte froissée, aux couleurs ternies par le temps. Je m'en emparai,
la dépliai et l'étalai sur le sol. Nous demeurâmes
tous les quatre bouche bée.
C'était une carte topographique au un quarante millième
de la région de Hautepierre - une bien curieuse et peu pratique
échelle. A l'époque où la carte avait été
imprimée, le village devait compter plus de cent cinquante habitants
permanents. Elle datait de l'entre deux guerres, 1922 exactement. Il y
avait moins de forêts mais on reconnaissait aisément le tracé
des routes actuelles.
A un empan du village principal était indiqué
ce qui paralysa nos regards. Les mots étaient écrits d'une
main hésitante - tremblotante -, en rouge vif. Une flèche
tracée plus finement et précisément que la légende
à laquelle elle se rapportait indiquait le pied d'une colline isolée.
- "Mine d'Aurum", souffla Marie. Qu'est-ce que ça veut
dire ?
Visiblement, la personne qui avait placé la carte dans
le coffre si intrigant de la pièce désirait que l'emplacement
de la mine fût découvert. Cette idée nous apparut aussi
triviale que l'est le théorème de Pythagore pour un mathématicien.
Mais aucun de nous ne connaissait la signification du mot « aurum
».
Je repliai précautionneusement la carte avant de la
ranger dans mon sac à dos et proposai à mes amis de retourner
à Hautepierre. La pluie venait de cesser de tomber, de sorte que
plus rien ne nous retenait dans cette vieille demeure abandonnée.
Après avoir jeté un bref coup-d'oeil aux bric-à-brac
entassés dans la longue pièce, dans l'espoir de découvrir
un indice supplémentaire concernant la mine, nous redescendîmes
le fragile escalier du bâtiment. Nous ressortîmes précipitamment
nos vélos et sans trop comprendre pourquoi, nous fûmes soulagés
de nous retrouver hors de cette sinistre baraque.
Dès notre retour à Hautepierre, nous nous précipitâmes
chez Arnaud. Nous nous empressâmes d'avaler le généreux
goûter que nous offrait sa mère, qui se demandait non sans
une certaine inquiétude quel abri nous avions déniché
durant l'orage. Nous prétendîmes nous être réfugié
dans une grange à Rocoules, un village voisin à Hautepierre.
Il valait mieux que nos parents ne sachent pas que nous avions flâné
dans une maison abandonnée depuis des lustres. Notre goûter
achevé, nous nous hâtâmes jusque dans la chambre d'Arnaud.
Celui-ci consulta immédiatement son dictionnaire (il avoua que c'était
la première fois qu'il voyait un usage utile en cette épaisse
brique qui occupait une large place dans sa misérable bibliothèque.)
Nous demeurâmes stupéfaits lorsqu'il nous déclama la
définition du mot aurum.
- Une mine d'or ! balbutia Florent. Qui aurait imaginé
qu'il existe une mine d'or dans c'te putain de région.
- Ou du moins existait, précisai-je. Qui sait si elle
n'a pas été comblée depuis longtemps.
- Il y a beaucoup de chances pour, ajouta Marie. La carte
date de 1922.
- Quelle merde ! fit Arnaud. Ce serait génial d'explorer
une mine d'or.
Nous observâmes un bon moment de silence, approuvant
mentalement l'opinion d'Arnaud. Aucun de nous n'avait jamais entendu parler
de cette mine d'or, ce qui laissait supposer qu'elle était fermée
et bouchée depuis belle lurette. Et même si elle ne l'était
pas, il paraissait fort probable qu'elle fût totalement épuisée.
Sinon pourquoi aurait-on cessé de l'exploiter ? Je rompis finalement
le triste silence qui s'était emparé de nous.
- Même s'il n'y a qu'une chance sur un million pour
que cette mine soit encore ouverte et qu'elle recèle encore un peu
de métal, ça vaudrait le coup d'essayer ! non ?
Ainsi, nous prîmes le parti ce jour-là d'explorer
la mine d'or, ou au moins de vérifier si elle avait été
bouchée. Nous ne voyions plus qu'un seul obstacle à l'accomplissement
de notre projet : le temps. Pareille expédition durerait un après-midi
entier. Il fallait donc trouver un prétexte valable pour que nos
parents ne s'inquiètent pas de notre absence durant un laps de temps
aussi long. Hormis une randonnée à vélo, nous ne voyions
pas d'excuse crédible. Et pour que nos parents nous laissent partir
une demi journée à vélo, il fallait que les conditions
météorologiques soient bonnes.
Nous dûmes donc attendre la fin du mois d'août
pour mettre à exécution notre aventureux projet.
Nous descendîmes tour à tour de la cabane, empruntant
la longue échelle de corde. Certains barreaux se trouvaient presque
à l'état de décomposition, de sorte que nous devions
les éviter ou ne pas trop s'appuyer dessus. Arrivé sur l'herbe
grasse du pré, je contemplai longuement notre cabane, comme si je
devais ne plus jamais la revoir. J'ignore si mes amis ressentirent la même
impression. L'idée de visiter la mine d'or m'excitait terriblement.
Le soir j'avais du mal à m'endormir tant j'essayais de me représenter
les profondes galeries recelant le métal précieux. Mais maintenant
que nous nous trouvions sur le point de partir, en ce début d'après-midi
torride, mon engouement s'était mué en désappointement.
Je demeurai en retrait, observant mes compagnons enfourcher leurs vélos,
des VTT quasi neufs aux coloris fluorescents. Seul un criquet rompait le
silence oppressant de ce dernier après-midi d'août. Je m'interrogeai
sur le but véritable de notre expédition. J'entrevis un court
instant les dangers réels que présentait pareille entreprise.
Ne valait-il pas mieux rester dans notre cabane avec un jeu de cartes entre
les mains, une bouteille d'eau et quelques friandises ?
- Tu comptes planter racines ? jeta Arnaud.
J'émergeai de mes pensées. Ils m'attendaient
avec impatience, le pied sur la pédale, prêts à dévaler
la courte pente qui rejoignait la route principale du village. Je haussai
les épaules et empoignai fermement le guidon de ma bécane.
- Le dernier en bas de la pente est un con ! criai-je en m'élançant
en tête sur l'étroit chemin récemment goudronné.
J'avais déjà oublié les noires pensées
qui s'étaient furtivement emparées de mon esprit.
A toute allure nous nous engageâmes sur la route départementale
sans prendre garde aux éventuels véhicules qui pouvaient
y circuler. Nous roulions par deux de front, prenant la moitié de
la largeur de la route. Arnaud et Marie pédalaient en tête,
à une cinquantaine de mètre de moi et mon cousin Florent.
Celui-ci portait le sac-à-dos sur ses épaules fort larges
pour un garçon de son âge. Ses longs cheveux noirs flottaient
dans le vent apparent provoqué par notre vitesse et la légère
brise qui s'opposait à notre progression. Les quelques jours de
beau temps avaient suffi pour rendre son teint bronzé. Seul Arnaud,
qui vivait toute l'année au grand air de la campagne lozérienne,
paraissait aussi brun que lui.
Au bout de quelques centaines de mètres, essoufflés,
nous ralentîmes l’allure. Florent et moi rattrapâmes nos deux
compagnons trop pressés que pour songer à se ménager.
Une bonne dizaine de kilomètres séparaient le village de
Hautepierre et notre destination, dont plus de la moitié sur des
chemins en terre aussi mal entretenus que peu fréquentés.
Je les priai donc de conserver leur énergie pour la périlleuse
entreprise qui occuperait notre après-midi. Marie m'approuva mais
Arnaud me traita de paresseux et de fainéant. Je lui proposai alors
de faire la course jusqu'à la prochaine borne kilométrique.
Il me répondit en souriant qu'il faisait peut-être un peu
chaud pour pratiquer ce genre d'exercice. Sachant bien que j'aurais remporté
la course - de peu, je suis obligé de l'admettre -, il me gratifia
d'un claque amicale dans le dos.
Nous avions appris le trajet par coeur, mémorisé
le moindre repère indiqué sur une carte topographique de
la région. Nous n'eûmes par conséquent aucune difficulté
à repérer le chemin en terre qui devait mener à notre
but.
Nous attendîmes quelques instants avant de poursuivre
notre route, considérant les deux profondes ornières entre
lesquelles croissaient de nombreuses herbes et graminées. Le chemin
partait à l'assaut d'une haute colline autour de laquelle s'étendaient
des forêts de conifères à perte de vue. Au sommet de
la colline se dressait un hameau quasi abandonné du nom de Sayres,
qui ne comptait plus pour habitants qu'un couple de jeunes agriculteurs.
Les nombreuses ruines du village devaient héberger les ouvriers
de la mine quand celle-ci était encore en activité. D'après
la carte, un autre chemin redescendait la colline et s'enfonçait
dans une profonde cuvette. Au pied de la colline suivante, sur un petit
terrain déboisé probablement exploité par l'agriculteur
de Sayres, se trouvait la mine.
Nous reprîmes courageusement notre route. Il nous restait
près de six kilomètres à parcourir avant d'atteindre
notre objectif. Je passai en tête, imposant volontairement une faible
allure vu les multiples obstacles qui se dressaient sur le chemin. Le vent
ne pouvait plus nous rafraîchir, mais les pins sylvestres de la profonde
forêt que nous traversions poussaient jusqu'au bord du chemin, ombrageant
partiellement celui-ci. Néanmoins la route en terre montait en forte
pente et des taches de transpiration ne tardèrent guère à
se former au niveau de nos aisselles. Florent était le plus désavantagé
de nous. Il portait le sac-à-dos, et celui-ci empêchait la
sueur de son dos de s'évaporer. Son tee-shirt s'imbiba rapidement
de transpiration à hauteur des reins.
Au bout d'une vingtaine de minutes nous atteignîmes
le village de Sayres. Un Colley aboya à notre arrivée mais
il jugea préférable de demeurer allongé à l'abri
de sa niche, étant donné l'écrasante chaleur de l'après-midi.
Nous n'aperçûmes pas l'ombre d'une personne dans le hameau.
Sans doute les paysans devaient-ils travailler sur leurs terres, à
moins qu'ils ne se reposent au frais dans leur maison.
Nous ne nous attardâmes guère dans le hameau.
Les nombreuses ruines paraissaient sinistres, même en cette heure
de la journée. Elles ressemblaient à toutes les maisons abandonnées
depuis des décennies. La plupart des toits s'étaient écroulés
sous le poids du temps. Des arbres croissaient entre les pierres et les
tuiles de certaines d'entre elles. Les lézards étaient maîtres
des lieux, ne tolérant que les nichées de quelques couples
de Rouge-queue à front blanc et de Merles de Roches.
La dernière partie du trajet fut plus aisée
mais aussi plus périlleuse. Le chemin, toujours encombré
de cailloux saillants et autres obstacles dangereux, descendait droit dans
la cuvette sur une distance de deux kilomètres. Nous fûmes
fortement tentés de nous laisser aller en roue libre au risque de
crever un pneu ou pire, de perdre l'équilibre et de nous affaler
sur le sol jonché de pierres tranchantes. Toujours en tête,
je forçai mes amis à freiner constamment en roulant à
faible allure pour ne pas fondre les patins de nos freins.
Après ces innombrables difficultés de parcours,
nous débouchâmes sur un pré fauché, étrange
et vaste clairière au milieu des immenses forêts de conifères
des plateaux de la Margeride. D'après l'inscription de la vieille
carte de 1922, nous nous trouvions à l'emplacement de la mine d'or.
Comme nous nous y attendions, nous ne découvrîmes aucune trace
d'un éventuel puits. Après des décennies d'inactivité,
l'entrée de la mine avait dû être envahie de broussailles,
la soustrayant ainsi au regard des promeneurs indiscrets.
En arrivant à ce pré, vers trois heures de l'après-midi,
sous un soleil torride, nous n'osions plus songer que la mine fût
probablement bouchée. Nous désirions tant la voir, y pénétrer.
C'était devenu une obsession. Cela faisait des semaines que nous
projetions notre aventure. Mais durant quelques secondes, j'eus une sorte
de vision. Sur le petit écran que nous possédons tous dans
notre esprit, je vis l'image d'un vieux tracteur de couleur orange, poussant
à l'aide d'une pelleteuse un tas de pierres mélangées
à de la terre vers l'extrémité est du pré.
Il y avait autant d'arbres autour de la prairie qu'actuellement, bien qu'ils
me parurent plus jeunes et moins hauts. Je ne me souviens pas avoir aperçu
le conducteur du tracteur. Peut-être parce qu'il n'y en avait pas.
Je suis absolument certain que cette vision n'était
pas l'oeuvre de l'imagination peu fertile de mon esprit. Et pour cause
!
Nous descendîmes de vélo au milieu du pré.
Mes amis ne savaient dans quelle direction porter leur regard ; moi je
me déportai légèrement vers le côté est,
apercevant presque le tracteur orange que j'avais vu dans mon esprit quelques
secondes avant. Nous poussâmes lentement nos vélos dans cette
direction.
- Où vas-tu ? me demanda Marie.
- On va commencer par effectuer le tour du pré, articulai-je.
Mes amis me suivirent sans poser de questions. Pourtant je
devais leur paraître étrange, comme si j'avais l'esprit ailleurs.
Moi je n'entendais que vaguement le son de leurs pas et des roulements
métalliques de nos bécanes. Je me sentais attiré par
quelque force surnaturelle irrésistible. Je ne semblais pas loin
de l'état de transe. Peut-être les propriétés
magnétiques de l'or avaient-elles un effet sur mon organisme ?
Nous atteignîmes l'extrémité de la prairie.
Je me plantai comme un piquet, fouillant des yeux les broussailles qui
croissaient sous les premiers arbres de la forêt. Marie et Arnaud
vinrent à mes côtés, les yeux roulant dans tous les
sens. Mon cousin, lui, s'éloigna un peu de nous.
Nous ne prêtâmes guère d'attention à
Florent. Nous pensions qu'il farfouillait comme nous dans les genêts
et les bruyères.
Il l'avait repérée.
- Je crois que je l'ai, bredouilla-t-il.
Nous laissâmes choir nos VTT et bondîmes jusqu'à
lui.
La végétation n'avait pas autant obstrué
son entrée que nous le pensions. Un observateur attentif l'aurait
trouvée sans difficulté. Elle était située
sous les premiers arbres de la forêt, derrière un bouquet
de genêts. D'énormes poutres empêchaient le plafond
de s'écrouler. Elles paraissaient en piteux état mais tenaient
toujours bon. Une paire de rails rouillés émergeaient jusqu'à
une dizaine de mètres de l'orifice, où ils avaient été
coupés pour ne pas gêner le passage des machines agricoles
sur le pré. De vieilles briques rouges éparpillées
entre les genêts à quelques mètres du trou laissaient
supposer qu'il y avait eu un bâtiment à l'entrée de
la mine, probablement le lieu de réception des wagons remplis de
minerai.
- Ca devait être une exploitation importante, avança
Marie.
Florent se libéra du sac-à-dos et le posa sur
le sol.
- On boit un p'tit coup avant de descendre ? proposa-t-il.
- On en a tous besoin, acquiesçai-je.
La bouteille d'eau circula de main en main. Elle n'était
plus qu'à moitié pleine lorsque le dernier d'entre nous revissa
le bouchon du récipient. Florent nous distribua à chacun
un bonbon à la menthe. Ensuite il sortit les quatre lampes-torches
du sac-à-dos. Depuis toujours il tenait la place du chef dans notre
bande, bien que ce titre ne lui fût jamais attribué. Il avait
la carrure et la sagesse d'un dirigeant, et inconsciemment nous nous soumettions
à ses opinions. Mais en aucun cas il n'imposait ses idées.
Bien sûr nous restions avant tout des amis, peu soucieux de ce genre
de considérations.
- Pas de dégonflé ? s'écria Arnaud.
- Est-ce que l'un de nous s'est déjà dégonflé
au début d'une randonnée ? rétorquai-je.
- Il ne s'agit pas d'une banale randonnée !
J'ignorai les propos de mon ami et plongeai dans l'orifice
ténébreux. J'allumai ma lampe-torche, la braquai sur les
parois afin de vérifier leur état.
- Okay, vous pouvez venir.
Mais ils se trouvaient déjà dans l'ombre de
la galerie.
Le couloir faisait approximativement deux mètres cinquante
de large pour un mètre quatre-vingt de haut. Les rails s'alignaient
sur le côté droit. Des racines d'arbres s'étalaient
le long des parois, pendaient du plafond. Des nuées de moustiques
profitaient de la fraîcheur des lieux. En quelques instants nous
fûmes dévorés par ces sales bestioles, mais nous n'y
attachâment guère d'attention. Nous étions fascinés
par la galerie. Nous étions peut-être les premiers visiteurs
de la mine depuis des lustres !
Nous avançâmes quelque peu, serrés les
uns contre les autres. Le sombre et sinistre couloir exerçait sur
nous une terrifiante fascination, un irrésistible désir de
connaître ses contours. Mais en même temps nous avions l'impression
d'être terrorisés, sans savoir pourquoi. Sans doute était-ce
la fraîcheur de la galerie qui nous donnait la chair de poule...
Au bout d'une centaine de mètres nous cessâmes
de marcher. La sortie ne nous apparaissait plus que comme un pâle
point lumineux. Plus un seul moustique ne s'aventurait si profondément
dans la galerie. Nous étions seuls, dans une mine d'or désaffectée.
Ce fut à ce moment-là seulement que nous nous rendîmes
compte que nous réalisions réellement notre aventureux projet.
Nous n'étions plus en train de rêver ou d'espérer.
Le couloir dans lequel nous nous trouvions existait vraiment. Il n'était
pas le fruit de notre imagination.
- Il y a encore de l'or, souffla Arnaud. Je le sens !
Dans la pénombre de la galerie j'observai leurs regards
brillants. J'avais envie de leur dire combien j'étais heureux de
me trouver ici avec eux, et que tout le reste m'était égal.
Et je crois qu'ils pensaient la même chose que moi. Mais je ne parvins
pas à prononcer les mots adéquats.
- Je... commençai-je. Je pense qu'il vaudrait mieux
économiser les piles de nos lampes. Laissons en deux allumées
seulement.
Ils me regardèrent comme s'ils ne comprenaient pas
ce que je venais de dire. Mais ils approuvèrent ma suggestion. Florent
et Marie éteignirent leurs lampes-torches.
- Reste en dernière position, me dicta Arnaud. Moi
j'ouvrirai la marche. On inversera les rôles plus tard.
Arnaud se remit en marche, et nous le suivîmes. Je ne
me plaçai pas exactement en queue de la file, mais plutôt
à côté de Marie. Songer au long et sombre couloir qui
s'étalait derrière moi me faisait frissonner.
Nous devions déjà nous trouver plus de quarante
mètres sous terre lorsque nous débouchâmes à
l'embranchement de trois galeries. Florent et Marie rallumèrent
leurs lampes pour mieux observer le vaste carrefour hérissé
d'épais madriers de soutien.
La voie ferrée se divisait en plusieurs tronçons.
Une paire de rails s'enfonçait dans chaque couloir, et une autre
se prolongeait sur une distance de vingt mètres environs dans le
couloir principal en tant que voie de garage. Sur cette dernière
se dressaient deux antiques chariots, aux essieux si rouillés que
j'eus du mal à les imaginer en train de rouler. Un heurtoir retenait
les deux véhicules attelés l'un à l'autre, juste devant
l'aiguillage qui reliait la voie de garage à la voie principale
de la galerie.
Nous nous approchâmes lentement des chariots.
Ils étaient vides, évidemment. Ils n'en demeuraient
pas moins intrigants. Nous les touchâmes, comme pour nous assurer
que leur présence n'était pas imaginaire. Le bois des containers
s’effritait mais il était épais.
- On grimpe dedans ? proposa Arnaud.
- Ce ne serait pas très prudent, fit Marie. Souviens-toi
du film d'Indiana Jones qu'on a vu la semaine dernière.
Je haussai les épaules. Je mourais également
d'envie de monter dans un des véhicules.
- Les roues sont tellement rouillées qu'elles ne pourraient
plus tourner, répliquai-je.
Je grimpai dans un chariot. Arnaud et Florent m'imitèrent
en gloussant. Il subsistait encore une quatrième place mais Marie
refusa de nous rejoindre.
Nous ne sentions pas les mouvements des véhicules quand
nous remuions. Alors que Florent bougeait pour trouver une position plus
accommodante, le heurtoir de bois s'écroula dans un fracas assourdissant.
Nous nous pétrifiâmes. Les sons se répercutèrent
longuement contre les parois des galeries. Et par chance les véhicules
demeurèrent immobiles.
- Ils ne peuvent plus avancer tellement ils sont rouillés,
dis-je d'une petite voix tremblotante.
Néanmoins nous sautâmes tous les trois hors du
chariot.
- Je vous avais dit que c'était dangereux ! s'écria
Marie. Je vous l'avais bien dit !
Arnaud lui fit une grimace, en s'appuyant inconsciemment contre
un chariot. Marie voulut lui répondre par un bras d'honneur mais
elle n'en eut pas le temps. Les deux chariots solidarisés s'ébranlèrent
dans un son horrible de grincements et de frottements métalliques.
Ils écrasèrent les vestiges pourris du heurtoir. Ils franchirent
l'aiguillage et disparurent dans l'obscurité de la galerie.
Marie hurla de terreur. Mais ses cris étaient étouffés
par le bruit d'enfer produit par les chariots. Au fil des secondes ils
prirent de la vitesse jusqu'à ce que dans un vacarme étourdissant
ils s'écrasent au fond de la galerie.
Marie criait toujours. Néanmoins au plus profond de
la mine, nous crûmes discerner une plainte aiguë et effrayante.
Florent secoua sa soeur jusqu'à ce qu'elle se tût.
- Qu'est-ce que c'était ? demanda-t-il.
Dans ses yeux on pouvait lire l'effroi qu'il ressentait. Et
quand Florent avait peur, c'est qu'il y avait vraiment quelque chose qui
ne tournait pas rond.
- J'en sais rien, bredouillais-je.
Le calme le plus absolu s'était réinstallé
dans la mine. Un silence peut-être plus effrayant encore que le cri
que nous avions indistinctement perçu.
- Ca ne peut être que les chariots, balbutia Arnaud.
- Cela ne ressemblait à... à rien, reprit Florent.
- Qu'est-ce que vous avez entendu ? jeta Marie.
- On n'en sait rien justement, fis-je.
Nous regardions tous constamment par-dessus nos épaules,
comme si nous craignions voir surgir quelque abominable créature.
- Et si on rentrait à Hautepierre ? proposa Florent.
Si Marie ou moi avions émis pareille idée, Arnaud
nous aurait aussitôt assaillis de qualificatifs injuriants et traités
de peureux. Mais venant de Florent elle devenait indiscutable. Si Florent
décidait qu'il valait mieux quitter la mine, c'est qu'il avait une
bonne raison.
- C'est plus prudent, approuva Marie.
Sans se lâcher d'une semelle, nous rejoignîmes
le carrefour. Je me sentais en proie à un pénible conflit
intérieur. Il y avait quelques minutes encore j'étais tout
excité de me trouver dans la mine d'or. Et maintenant je désirais
la quitter au plus vite. Une part de moi-même voulait poursuivre
l'expédition mais l'imperceptible cri inhumain résonnait
sans cesse à mes oreilles.
Arrivé au point de jonction des galeries, je fus pris
d'étourdissements. J'eus l'impression de sombrer dans un trou sans
fond. Je ne parvenais plus à me souvenir de quel couloir nous étions
arrivés !
- Quelqu'un sait par où est la sortie ? interrogea
Arnaud.
- C'est bizarre mais j'hésite entre deux voies, annonça
Florent. Tu t'en souviens, toi ?
Je secouai énergiquement la tête. Deux galeries
semblaient remonter tandis que les autres s'enfonçaient dans les
entrailles de la terre. Laquelle conduisait vers la surface, je ne pouvais
le dire. Ni moi ni mes amis n'avions pris garde de noter l'un ou l'autre
point de repère lors de notre premier passage par le carrefour.
Nous espérâmes que Marie possédait un meilleur sens
de l'orientation que nous, mais à la grimace qu'elle fit en nous
voyant hésiter, nous comprîmes qu'elle n'était pas
plus avancée que nous.
- Restons calmes ! déclarai-je. Nous ne devons pas
être bien loin de la sortie. Le plus simple est d'essayer les deux
voies sur une certaine distance. Combien de temps nous a pris la descente
?
- Aucune idée, soupira Florent. Pas plus d'un quart
d'heure, probablement.
- Ca me semble correct. Alors on commence par laquelle ?
- Il me semble que c'est celle de droite, dit Arnaud.
- Je suis de ton avis, ajouta Florent.
- Je la sens bien moi aussi. Alors allons-y !
Je passai un bras protecteur sur les épaules de ma
cousine. Elle semblait apaisée maintenant, d'autant plus que théoriquement,
notre plan devait nous conduire au plus vite en surface.
- Mais qu'est-ce que c'était ce cri ? soupira Arnaud.
Personne ne répondit, pour la bonne et simple raison
qu'aucun de nous n'avait la moindre explication à formuler. Le hurlement
nous avait paru si lointain, étouffé. Néanmoins il
avait bouleversé le cours des événements. Nous désirions
à présent sortir au plus vite de la mine, qu'elle recelât
ou non encore de l'or.
Nous marchions d'un bon pas, pratiquement côte à
côte lorsque Florent s'écria :
- Bon Dieu ce n'était pas la bonne direction !
Nous nous arrêtâmes sec autour de lui, attendant
davantage de précisions.
- Si on n'était passé par ici une première
fois, on l'aurait immanquablement aperçu.
Je braquai distraitement ma lampe-torche vers son visage.
Il plaça une main devant ses yeux éblouis.
- De quoi parles-tu, vieux ?
De la main qui tenait sa lampe-torche il indiqua la paroi
que longeaient les rails.
- L'or !
Nous braquâmes tous les quatre nos lampes vers le mur.
Sur une longueur de dix mètres environ, la surface
était recouverte de pierres ocres, légèrement scintillantes
quand nous les éclairions sous un certain angle. L'effet était
saisissant. A un tel point que nous demeurâmes plantés face
à la paroi, caressant délicatement les pierres de notre main
libre. Un bloc de la taille d'une balle de tennis se détacha du
mur et roula sur ma main. Fasciné, je l'observai sous toutes les
coutures, le tournai et le retournai entre mes doigts. Je le frottai vigoureusement
contre mon tee-shirt et il me parut plus brillant.
- Ca valait le coup de se planter de galerie ! plaisanta Arnaud.
- Ouais, ça valait le coup ! répéta Marie.
Mes amis tinrent tour à tour le caillou fabuleux, aussi
émerveillés que moi. Nous avions tous les quatre oublié
le cri ténébreux et le troublant carrefour de galeries.
Je repris le morceau de minerai d'or et le fourrai en poche.
- On revient sur nos pas alors ? proposai-je. On pourra toujours
revenir en chercher plus tard, avec des outils appropriés.
- C'est ce qu'il y a de plus sage, jeta Marie.
Arnaud ne semblait pas de cet avis mais il ne discuta point.
Comme nous il avait hâte de revoir l'air libre et la verdure des
collines.
Nous fîmes quelques pas en direction du carrefour. Nous
marchions toujours les uns à côtés des autres. Arnaud
engagea la conversation pour couvrir les échos étranges de
la mine. Cela nous rassurait.
Et soudain une lueur d'abord pâle sembla nous entourer.
Les parois et la voûte parurent s'illuminer. Des reflets ocres se
mirent scintiller de tous côtés. Mais l'ombre des poutres
soutenant le plafond et celles de nos corps nous indiquèrent que
la luminescence venait de derrière nous.
Progressivement la lumière s'amplifia. Nous nous retournâmes
pour assister au spectacle, trop hébétés que pour
en devenir fous de terreurs. A une trentaine de mètres de nous,
juste après l'endroit où nous avions découvert un
peu d'or, la galerie obliquait à quatre-vingt-dix degrés
vers la droite. Je ne puis toujours pas expliquer pourquoi, mais au lieu
de prendre nos jambes à notre cou, nous nous avançâmes
lentement vers la source lumineuse.
Avant de franchir le tournant, j'interpellai d'une voix presque
inaudible mon ami Arnaud. Nos regards se croisèrent un bref instant,
le temps qu'il me lance quelques mots :
- J'ai froid !
Je ne cherchai pas à comprendre le sens de sa phrase.
Nous venions d'entrer dans une pièce à la fois minuscule
et infinie. Nous crûmes nous retrouver aux portes de la folie. Un
fouillis végétal se dressait de part et d'autre d'un étroit
sentier de gravillons. Nous voyions les plantes jusqu'à quatre ou
cinq mètres de nous, mais pas plus. Derrière c'était
le noir, le vide. Un vide paraissant pourtant aussi broussailleux que l'endroit
où nous nous trouvions.
Une agréable mélodie composée de cris
aigus et désespérés chatoyait nos tympans.
- C'est le même cri qu'on a entendu tout à l'heure,
soufflai-je. Mais infiniment plus beau.
Florent effectua un pas vers l'avant. Nous le suivîmes,
presque machinalement. La pièce parut alors s'allonger d'un mètre,
révélant d'autre végétaux luxuriants au travers
desquels se faufilait le sentier. Nous avançâmes un peu plus.
A chacun de nos pas la pièce s'agrandissait. A chacun de nos pas
nous découvrions la suite de l'opulence végétale et
du petit sentier. Et au-dessus de nos têtes se dessinait un ciel
bleu azur profond, rayé de quelques rares nuages effilés
annonciateurs de beau temps.
Nous marchâmes durant cinq minutes environs. La salle
nous paraissait à présent réellement immense. Nos
ombres avançaient toujours droit devant nous, et pourtant le chemin
effectuait de nombreux virages entre les arbres. L'atmosphère était
humide, et je compris seulement le sens de la phrase qu'Arnaud avait prononcée
avant de pénétrer dans la salle. Nous n'avions pas chaud.
Je me souviendrais bien des mois plus tard qu'il n'y avait pas de soleil
dans le ciel.
Tout à coup l'éblouissante lumière se
rapprocha de nous, en venant de derrière. Nous levâmes les
yeux vers le ciel et découvrîmes la chose la plus étrange
- mais ô combien la plus belle - de la mine ! Aucun qualificatif
n'est à même de décrire sa splendeur éblouissante.
L'objet ne possédait pas de forme propre. Continuellement
sa silhouette se muait, variant du disque parfait à l'ellipse allongée.
Le rythme de ces changements semblait régulier, comme s'il s'agissait
des battements d'un coeur. La lueur émanant de l'objet variait elle
aussi sans cesse. Toutes les couleurs visibles à l'oeil humain apparaissaient,
ainsi que bien d'autres probablement. Mais toujours la couleur demeurait
uniforme. Quand l'objet était jaune, pas une seule tache d'orange
ou de bleu ne contrariait la pureté de sa coloration.
L'objet disparut lentement dans le ciel. La mélodie
s'évanouit avec lui. Nous restâmes immobiles à l'observer
jusqu'à ce qu'il ne devînt plus qu'un point lumineux quasi
invisible. Et même longtemps après nos yeux demeurèrent
braqués vers le ciel.
Lorsque nous fûmes remis de notre émerveillement
l'astre du jour disparaissait derrière les collines boisées
de la Margeride. Un pinson des arbres claironnait dans un pin sylvestre
à quelques mètres de nous. Nos VTT étaient couchés
sur l'herbe verte de la prairie, face à l'entrée de la mine.
Mes amis se trouvaient à mes côtés, aussi
pantois que moi. Marie nous prit dans ses bras tous à la fois. Elle
se mit à pleurer. J'avais également envie de chialer, sans
en connaître la raison. Je sus heureusement me retenir, mais je crois
qui si j'avais laissé couler mes larmes, nous nous serions tous
mis à pleurnicher comme des poules mouillées. Mais ce n'était
pas la peur qui nous procurait ce sentiment.
Ce fut Florent qui, le premier, eut une pensée rationnelle
:
- Il est huit heures. Nos parents ont sûrement déjà
appelé la gendarmerie.
- On va se faire engueuler ! m'exclamai-je.
Mais c'était bien le cadet de nos soucis. Une foule
de questions se bousculaient dans nos têtes. Arnaud nous soumit rapidement
les siennes durant le début du trajet, et lorsqu'il eut achevé
de parler nous posâmes les nôtres. Mais aucun de nous ne trouvait
de réponses. Tout au plus nous émettions des suppositions.
Seul le morceau de minerai d'or, resté enfoui au fond
de ma poche, prouvait que nous n'avions pas imaginé notre exploration
de la mine.
Le trajet du retour nous prit près d'une heure et demie.
Toutes les montées nous les faisions à pieds, trop excédés
et absorbés par nos questions que pour appuyer sur les pédales.
Quand nous arrivâmes à Hautepierre les constellations brillaient
déjà dans le ciel nocturne. Nous fûmes réprimandés
par nos parents mais par chance ils n'avaient pas encore alerté
la gendarmerie. Ils pensaient que nous avions eu une crevaison ou un autre
ennui technique en cours de route. C'est ce que nous prétendîmes.
Par mesure de sécurité je crevai le pneu arrière de
ma bécane le lendemain matin.
Nous avions beaucoup discuté de notre périple dans notre cabane, sans apporter de réponses à nos interrogations. Faute de temps et d'avoir pu retourner une seconde fois dans la mine. Deux jours après notre expédition je fis mes adieux à Arnaud et à mes cousins. Les vacances touchaient à leur fin.
Le soir de la Saint-Sylvestre nous fêtâmes le Nouvel
An chez mes cousins, à Montpellier. Une première, car auparavant
mes parents trouvaient que plus de deux mille bornes aller-retour en trois
jours - l'employeur de mon père ne lui donnait pas plus en cette
période de l'année -, c'était trop pour moi et ma
soeur. Une dernière aussi, hélas. Mon père et mon
oncle, éméchés, se disputèrent au cours de
la soirée. Ils ne voulurent plus se revoir.
Triste sort. L'été suivant nous ne retournâmes
point à Hautepierre. Nous changeâmes complètement de
lieu de vacances, pour nous diriger vers la Bretagne.
Triste sort. Jusqu'à aujourd'hui, quinze ans après
notre expédition dans la Mine d'Aurum, je n'ai plus jamais revu
ni mes cousins Florent et Marie, ni Arnaud.
La vie n'est qu'une succession de rares moments de joie, de
bonheur et de plaisir, très vite effacés par de longues périodes
d'amertume.
Cet après-midi je suis retourné à Hautepierre.
En quinze ans le village a peu changé. Deux nouvelles maisons se
sont construites, des résidences d'été. Hautepierre
paraît toujours aussi mort en dehors de la saison estivale. Une trentaine
d'habitants y vivent encore, mais j'ai bon espoir. Parmi eux deux jeunes
couples récemment installés feront peut-être remonter
la moyenne.
Notre cabane n'existe plus. Le frêne dans lequel nous
l'avions bâtie est mort, mais il n'a pas encore été
coupé. Ca m'a fait un choc énorme. Pourtant le plus invraisemblable
fut le morceau de minerai d'or que j'ai retrouvé au pied de l'arbre.
Juste avant de nous quitter nous cachâmes notre trésor dans
le coffre secret de la cabane, Arnaud ayant la lourde tâche de le
surveiller. J'ai été aussi fasciné de le revoir que
la première où je l'avais touché. C'est le seul lien
qui me reste entre l'été 1988 et aujourd'hui.
La famille d'Arnaud a déménagé deux ans
après notre dernier été passé ensemble. D'après
un voisin ils se sont installés dans le sud de la côte atlantique
française. Mes espoirs de revoir mon ami se sont écroulés
tels une pyramide de cartes bâtie sur une table bancale. Un édifice
fragile constitué d'as et de rois de pique.
Je me suis rendu à l'emplacement de la mine. J'y ai
trouvé l'agriculteur de Sayres et ses deux enfants travaillant sur
le terrain. Ils parurent surpris de voir un étranger s'y promener,
surtout en plein mois d'avril. Néanmoins ils ont aimablement répondu
à mes questions qui devaient leur sembler bizarres.
L'entrée de la mine était bouchée. La
végétation avait entièrement recouvert l'ancien orifice
et seule une inspection minutieuse m'a permis de l'identifier. J'ai demandé
aux paysans depuis quand la mine était bouchée. Le père
m'a répondu qu'il n'avait jamais vu autre chose qu'un tas de gravillons
recouvert de genêts à l'entrée de la mine. Il me précisa
que son grand-père y avait travaillé, que l'exploitation
avait fait faillite en 1925 et que trois ans plus tard l'entrée
avait été comblée. Son propre père avait participé
aux travaux, car il était le seul à posséder un tracteur
à des kilomètres à la ronde.
- Pouvez-vous me décrire son tracteur ? ai-je demandé
au paysan.
Il m'a répondu qu'il ne se souvenait plus très
bien du véhicule, mais il me certifia qu'il était de couleur
orange.
Aurais-je donc eu un flash rétrospectif juste avant
de pénétrer dans la mine ? Ce serait bien la chose la moins
étrange de notre aventure.
Qu'avions-nous donc fait et vu en ce dernier jour du mois
d'août 1988 ?
On analyse beaucoup en quinze ans. On pense, on repense et
on réfléchit aux événements qui ont marqué
notre vie. Jour après jour, nuit après nuit presque, j'ai
songé à notre expédition dans la Mine d'Aurum. Mes
longues nuits d'insomnie, durant lesquelles ma femme dort dans la chambre
d'amis tant je me tourne et me retourne dans mon lit, je me revois gosse
de treize ans.
Tout jeune adolescent encore innocent, entouré de trois
amis, un été particulièrement maussade. Dans mon esprit
je vois en images chacun de nos gestes, j'entends chacune de nos paroles,
j'éprouve chacun de nos sentiments. Une force que l'on pourrait
qualifier de surnaturelle maintenait notre amitié intacte malgré
les centaines de kilomètres et les longs mois qui nous séparaient.
Cette même force nous conduisit dans une maison abandonnée,
où nous découvrîmes une vieille carte topographique.
Toujours cette force nous mena au coeur de la Mine d'Aurum. Une force contrôlée
par une présence prisonnière de la mine, ayant besoin de
nous pour la libérer. Nous lui frayâmes un chemin qui lui
permit de recouvrer sa liberté.
Et après la présence nous abandonna.
Voici ma version des faits. Je ne possède pas beaucoup
d'imagination. C'est tout ce que j'ai pu trouver.
Mais pour moi ce sera toujours celle-là.
FIN
Août 1993